MARSEILLE. 1O JUILLET 2011

Je croise Beya aux Danaïdes, un bar situé en haut de La Canebière. Elle me dit qu’elle a une histoire pour moi, qui se passe au Maroc.
J’avais accompagné une copine pour le mariage de sa sœur et je venais de passer deux semaines dans sa famille. Le dernier jour, on m’a fait du henné sur la main, ils mettent du citron sucré pour que le motif tienne et de la ouate pour que ça sèche. On dort avec un gant.

J’avais rencontré un Marocain lors du mariage. Il voulait un souvenir de moi, alors je lui ai offert mon briquet et lui m’a donné une boîte d’allumettes. Les allumettes marocaines de l’époque n’étaient pas bien conçues, le souffre se barrait partout, on manquait de griller son tee-shirt à chaque fois.

J’ai pris le bus pour rejoindre le port d’embarquement vers l’Espagne. Nous avons fait une halte et j’ai décidé de fumer une clope, ce qui était mal vu, je le savais, mais j’en avais quand même envie. Je gratte l’allumette et avant que je comprenne, la ouate prend feu. Ma main se met à flamber. J’étais installée à une terrasse, j’ai enlevé le coton, la peau est partie avec, et vite, quand j’ai vu ça, au lieu de m’évanouir, j’ai eu le réflexe de mettre du dentifrice, car ma grand-mère mettait du dentifrice sur les brûlures.

J’avais fait ce henné pour garder un souvenir du mariage. Maintenant impossible d’oublier. Le plus incroyable, c’est le chauffeur du bus : il a refusé de me soigner car il disait que ça n’était pas arrivé dans son bus, que ce n’était pas sa responsabilité. Il devait avoir peur de gâcher sa trousse de secours ! Nous étions en 1989. C’était la guerre du Golfe. J’avais de la fièvre. En Espagne, finalement, après le trajet en bateau, je suis allée à la Croix-Rouge, et ils m’ont remis du dentifrice. C’est ce qu’il y avait de mieux à faire, m’ont-ils dit. Et d’ailleurs, c’est vrai, je n’ai pratiquement aucune trace.

Je t’avais raconté que je vendais des encyclopédies Tout l’Univers en porte-à-porte. J’avais pas mal d’argent, donc, à ce moment-là, c’est ce qui m’avait permis de partir rejoindre cette copine au Maroc.

En fait, au lieu de rentrer direct en France, j’avais prévu de traverser le Maroc pour retrouver ma famille en Algérie. Mais il y a eu une embrouille. La femme de l’oncle de ma copine, qui travaillait dans une banque, m’avait dit en arrivant que je ne pouvais pas garder tout cet argent des encyclopédies sur moi, c’était trop risqué, et je lui ai confié mon argent. Je lui en demandais un peu de temps en temps, pour les dépenses quotidiennes, mais comme je vivais chez eux, je ne dépensais pratiquement rien.

Et puis le jour avant de partir pour mon voyage vers l’Algérie, je vais voir cette tante pour récupérer mon argent. Et là, à ma grande surprise, elle me dit que je n’ai plus d’argent, que j’ai tout dépensé, ce qui était impossible, mais j’étais très gênée, ces gens m’avaient hébergée tout le temps de mon séjour, ils me nourrissaient… Je décide de me faire une raison, de ne pas en parler, d’ailleurs si l’oncle l’apprenait, il allait la tuer, je veux dire au premier degré. Dans les codes de l’hospitalité, en agissant ainsi, elle l’humiliait et je ne voulais pas qu’elle se fasse battre, et pire encore à cause de moi.

Donc j’ai décidé de ne rien dire, mais le même jour ma cousine est venue me voir. Elle avait un souci de son côté. Elle avait embrassé un Marocain dans la rue, les flics leur avaient demandé leurs papiers et avaient découvert qu’ils n’étaient pas mariés. Le garçon a donné sa montre et devait rajouter une somme d’argent, sinon les flics étaient en droit d’exiger des examens de virginité et si les examens n’étaient pas concluants, il devrait l’épouser. Ma cousine avait donc besoin d’argent, et moi je lui ai dit que je n’en avais plus. C’est impossible, elle m’a dit, et elle a commencé à s’énerver contre moi, à dire que j’étais une pingre, une sans cœur, après tout ce que sa famille avait fait pour moi, l’hospitalité marocaine, etc. Alors je n’ai pas pu m’empêcher de lui raconter pour sa tante, ce qui a déclenché un scandale familial. La mère a dû jurer sur le Coran qu’il n’y avait plus d’argent. Il valait mieux que je disparaisse au plus vite.

Je me souviens, le dernier jour, la mère de ma copine m’a embrassée sur la bouche avec son herpès pour me dire au revoir. Elle l’a fait exprès bien sûr. Comme j’étais fragile, fiévreuse dans le bus avec ma main brûlante et le soleil qui cognait, l’herpès est apparu. C’était mon premier voyage toute seule.

Je suis rentrée à Rennes, chez ma mère, et je me suis rendue au pub Satory, en hommage à Étienne Daho. Les gens regardaient ma main brûlée, dégueulasse, comme si j’avais une maladie de peau. Ma mère me disait : comment tu vas trouver du travail maintenant ? Plus personne ne va t’acheter tes encyclopédies. C’était la main gauche, la main côté cœur, la main impure qui avait flambé. J’avais fait un acte interdit en fumant en public. Haram. Une provocation de jeune fille. Et j’avais tenu à me faire ce henné dans la paume, bien visible, alors que je vivais en Bretagne et que je savais que ça n’allait pas être accepté. J’étais pleine d’énergie, de sève, diabolique et vivante.