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Au cimetière de Boulbon

Par Igolène  /   Texte  /   Manosque • Histoire en français  /   20 septembre 2013

Presqu’Avignon , mars 1960
J’ai treize ans. Brunette aux beaux yeux bleus. Un peu trop ronde : dans la famille, on m’appelle Bouboule. Mes parents m’ont introduite dans le scoutisme : papa était scout, et il aurait tellement aimé que je sois un garçon. Je suis donc guide, mais heureuse de l’être. Et on fait de grandes balades en vélo dans les Alpilles. Presque tous les dimanches.
Avec Marie-José, ma copine préférée, nous préparons les épreuves de première classe, et il nous faut faire une longue balade, d’une journée entière, seules, avec compte-rendu au retour. Nous sommes donc parties ce matin pour Saint Michel de Frigolet. C’est la fin de l’hiver, il n’y a pas de mistral, pour pédaler c’est une chance. Mais on est en plein dans les giboulées, et voilà qu’au beau milieu de l’après-midi l’averse nous tombe dessus.
Nous sommes dans le village de Boulbon.
Trempées, transies. Deux petites filles qui font peine à voir, à l’abri, comme elles peuvent, avec leurs bicyclettes, sous un porche, les regards éteints.
Alors, voilà que deux dames -le soir, nous dirons deux vieilles dames, même si elles sont certainement bien plus jeunes que nous aujourd’hui- nous prennent en pitié : les vélos dans la remise, et nous tout contre le poêle de la cuisine, dans de grandes couvertures pendant que nos habits vont sécher. Un grand bol de chocolat bien chaud, des « nonettes ». Que c’est bon et que ça fait du bien. Nous retrouvons la parole et nous racontons tout : les guides, la première classe, Frigolet, le retour vers Avignon où nous habitons.
Les dames, elles, sont sœurs. Les maris sont morts tous les deux, alors, elles vivent dans la même maison, c’était celle de leurs parents. Tout allait bien, et puis, il y a quelques semaines, leur petit –nous ne saurons pas laquelle était la mère- qui était si beau, a été emporté par une maladie inconnue, il est mort , et ça n’est pas juste. Et c’est en pensant à lui qu’elles nous ont recueillies, elles n’auraient pas supporté de voir le petit dehors sous la pluie. On sort les photos du petit.
Lorsque nous avons fini de faire connaissance, le ciel est bleu, les habits sont secs, on sèche les biclyclettes avec la peau de chamois qui sert à faire les vitres de la maison . Et nous allons rerpartir.
« On voudrait vous remercier. On peut faire quelque chose pour vous dire merci ? »
Echange de regard entre les deux dames : on peut leur demander ça ?
« Oui, vous pouvez . Votre merci, vous allez le dire au petit. Au cimetière, il est à la sortie du village, sur la route d’Avignon justement. Vous direz un « Je vous salue Marie ».
« Bien sûr mesdames, et puis on lui chantera la prière scoute, c’est toujours moi -là c’est moi qui parle- qui l’entonne à la fin de la messe ».
Et voilà comment treize ans nous avons chanté de tout notre cœur le Je vous Salue Marie et la prière scoute sur la tombe d’un inconnu au cimetière de Boulbon.

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