Au Père Lachaise

28 août 2012

De par l’histoire de ma famille, je n’avais pas connu mes grands-parents. Je n’avais donc pas vraiment de manque. Quoi que j’aime beaucoup les vieilles personnes, mais elles ne font pas partie de ma famille, voilà tout.

Un jour quand j’avais 15 ans, comme une révélation, un fantôme qui se laisse enfin voir, j’ai réalisé la présence de ma grand-mère tout près de moi.
Je veux dire que j’habitais à Paris, et ma grand-mère était (et est toujours) au columbarium du Père Lachaise.
Quoi de plus facile que d’aller la voir ?

On m’avait parlé d’elle. De la famille des héroïnes. Une belle personne, très forte, qui avait trouvé la dignité dans un malheur sans fin. Ce malheur a d’ailleurs participé à rendre mon père fou, et mon attirance pour cette femme était donc encore plus grande.

Je voulais me présenter à elle. Lui parler de moi, sa petite fille.

Alors je prends le métro jusqu’à la station « Père Lachaise ». Les rues et la ville m’apparaissent tout différemment alors. Je suis transportée d’une mission extraordinaire. Je vais rencontrer ma grand-mère.

Je trouve assez facilement le columbarium, puis la boîte dans laquelle elle réside. Son nom est gravé là. C’est bien elle.
Je me sens toute petite, un peu timide. Mais la timidité n’est pas sans force et je reste à ses côtés pendant longtemps, très longtemps, à lui parler. Elle me comprend, je le sais. Elle voit tout ce que j’ai dans la tête. C’est une femme bonne et à l’écoute. Je peux me confier à elle et lui dire mon histoire, mes souffrances. Et mon bonheur et ma reconnaissance d’être sa petite fille.

Mais vient le moment où c’est la fin. J’ai tout dit. Je reste encore un peu car c’est pas tous les jours et les adieux sont chargés d’émotion.
Je découpe un petit papier en forme de cœur, que je colle avec ma salive sur sa plaque en pierre claire, avec des veines grises très belles.
Et je m’en vais.

Je marche dans une allée du cimetière. Je repense à notre discussion. Je suis la petite fille de quelqu’un maintenant. Son sang coule dans mes veines et je suis fière.

Un homme en trench-coat m’aborde en marchant dans l’allée. Il est très stressé. Il parle en désordre. Il essaie des phrases banales mais il est ailleurs, dans autre chose. Je ne l’entends pas vraiment. Je l’ignore presque. Il n’est pas dans mon monde, dans ma marche qui m’éloigne de ma grand-mère et que pourtant j’emmène avec moi.
Je n’ai pas envie de communiquer, d’être interrompue dans mon rêve. Mais il insiste. Il veut que je l’écoute. Il veut me demander quelque chose de très important. Il en a besoin.

Tout ça va très vite et malgré mes mots de rejet, il sent qu’il doit tenter sa chance. Je n’ai pas l’énergie suffisante pour le repousser complètement.
Il voudrait que je le regarde. Rien de plus, juste que je le regarde. Il en a besoin et qu’est ce que c’est pour moi ? Ca prend 5 minutes. Il fera vite, c’est promis.
La situation est absurde. Je n’ y crois pas. Mon rêve se transforme radicalement mais je suis encore dans le jardin des fantômes. Et son énergie à lui est très puissante. Sa détresse aussi. Il me dit qu’il me donnera de l’argent pour ça. Il veut me donner 20 francs si je le regarde. Ce sera très court et j’aurai de l’argent. Je lui dis que je ne veux pas d’argent. Que je vais partir d’ici. Il dit qu’il peut me donner 50 francs si je veux. Ce n’est rien à faire pour moi. Il me donnera 50 francs et après je repars.

Je ne pense plus à ma grand-mère parce que je ne pense plus à rien. Je ne pense plus. Je n’arrive plus à lui dire non. C’est trop fatigant.

Pour mettre fin à son flot de parole et retrouver la vie, j’accepte de faire ce qu’il demande. Mais vite, parce que j’ai autre chose à vivre, là. Il saisit l’occasion comme si quelqu’un devait mourir dans l’instant. Il marche vite et s’arrête derrière le premier tombeau. Il se retourne et voit bien que je n’avancerais pas plus.

La pierre du petit tombeau est très ancienne. On dirait une chapelle de sable gris, au bord de l’effondrement et pourtant. Rien de l’extérieur ne perturbe le silence du cimetière. Il n’y a personne autour.

Je reste au bord de l’allée qui borde l’alignement des tombes. Je jette des coups d‘oeil autour de nous car j’ai devant moi un homme qui se déboutonne le pantalon. Lui, il me fixe de son regard fou. Sa queue doit lui faire mal tant il a de désir. Il commence à se masturber et je ne regarde que ses yeux, et l’allée, à droite et à gauche. Mais il veut que je regarde son sexe. C’est ça qu’on a conclut. Il me supplie, il répète qu’il faut que je regarde son sexe.

Je ne peux pas regarder et à force de tourner la tête à droite et à gauche, la colère monte. Je prends conscience de ce que je fais. Pourquoi je suis là ? Je dois partir.
Il sent que je m’impatiente. Son geste est rapide et son corps fébrile. Il se tient au tombeau tellement son être est concentré sur ce geste hystérique et libératoire. Il continue de me fixer comme s’il pouvait me retenir de son regard.

Ca fait trop longtemps que je le vois s’agiter. Il m’énerve. Il n’a qu’à jouir et je sors de ce cauchemar. Il regarde sa queue, il ferme les yeux, il voudrait tellement jouir. Mais il n’y arrive pas et je trépigne. Je veux qu’il me donne son argent et m’en aller. Il s’arrête brusquement et range son sexe pendant que je guette encore les allées vides du cimetière.

Il arrive près de moi et je lui demande avec mépris mon argent. Il me répond que je n’ai pas bien fait. Il fallait regarder son sexe et je ne l’ai pas fait. Je suis outrée et enragée. Il va me donner l’argent. Je suis restée. Il me le doit. Il finit par sortir 20 francs et me les tend. La haine dans les yeux, je lui dis que c’était 50 francs et qu’il a intérêt à me les donner. Faut pas se foutre de la gueule des gens. Mais lui il dit que c’était pas bien et que je n’ai pas fait comme on avait dit. Les 50 francs, c’était pour que je regarde son sexe. Il n’a pris aucun plaisir.

Je lui réponds que j’en ai rien à foutre de son plaisir. Que j’avais autre chose à faire. Que je suis bien gentille d’être restée.

Mais au delà de ma rage, je vois à nouveau la détresse dans son regard. Je m’en veux d’être touchée par lui. Par l’humiliation que je lui fais subir maintenant. Par cette situation complètement folle. Je pourrais le tuer de m’avoir fait faire ça. Je sais qu’il n’a pas les 50 francs et lui aussi commence à regarder autour.

Je m’écarte de lui. Je lui hurle que j’en ai rien à foutre de son fric, qu’il le garde, il en aura encore besoin. Je marche sans me retourner. Droit devant moi, je marche.

Je suis rentrée chez moi. Je ne sais plus par quel chemin.

Esperluette – Texte / Text
Histoire écrite en français / Story written in French