J’avais retrouvé au Maroc une copine dont la sœur se mariait et je venais de passer deux semaines dans sa famille. Le dernier jour, on m’a fait du henné sur la main, ils mettent du citron sucré pour que le motif tienne et de la ouate pour que ça sèche. On dort avec un gant.
J’avais rencontré un Marocain lors du mariage. Il voulait un souvenir de moi, alors je lui ai offert mon briquet et lui m’a donné une boîte d’allumettes. Les allumettes marocaines de l’époque n’étaient pas bien conçues, le souffre se barrait partout, on manquait de griller son tee-shirt à chaque fois.
J’ai pris le bus pour rejoindre le port d’embarquement vers l’Espagne. Nous avons fait une halte et j’ai décidé de me fumer une clope, ce qui était mal vu, je le savais, mais j’en avais quand même envie. Je gratte l’allumette et avant que je comprenne la ouate a pris feu. Ma main s’est mise à flamber. J’étais à une terrasse, j’ai enlevé le coton, la peau est partie avec, et vite quand j’ai vu ça au lieu de m’évanouir j’ai eu le réflexe de mettre du dentifrice, car ma grand-mère mettait du dentifrice sur les brûlures.
J’avais fait ce henné pour garder le mariage en souvenir. Maintenant impossible d’oublier. Le plus incroyable c’était le chauffeur du bus : il refusait de me soigner, il disait que ça n’était pas arrivé dans son bus, que ce n’était pas sa responsabilité. Il devait avoir peur de gâcher ses produits. Nous étions en 1989. C’était la Guerre du Golfe. J’avais de la fièvre. En Espagne finalement, après le trajet en bateau, je suis allée à la Croix-Rouge, et ils m’ont remis du dentifrice. C’est ce qu’il y avait de mieux à faire, m’ont-ils dit. Et d’ailleurs c’est vrai que je n’ai pratiquement aucune trace.
Je t’avais raconté que je vendais des encyclopédies Tout l’Univers au porte-à-porte. J’avais pas mal d’argent donc à ce moment-là, c’est ce qui m’a permis de partir rejoindre cette copine.
En fait, au lieu de rentrer direct en France, j’avais prévu de traverser le Maroc pour retrouver ma famille en Algérie. Mais il y a eu une embrouille. La femme de l’oncle de ma copine, qui était banquière, m’avait dit en arrivant que je ne pouvais garder tout cet argent des encyclopédies sur moi et je lui ai confié mon argent. Je lui en demandais un peu de temps en temps, pour de petites dépenses, mais comme je vivais chez eux, je ne dépensais pratiquement rien.
Et puis le jour avant de partir pour mon voyage vers l’Algérie, je vais voir cette tante banquière pour récupérer mon argent. Et là, à ma grande surprise, elle me dit que je n’ai plus d’argent, que j’ai tout dépensé, ce qui était impossible, mais j’étais très gênée, ces gens m’avaient hébergée tout le temps de mon séjour, ils me nourrissaient, enfin j’avais décidé de me faire une raison, de ne pas en parler, d’ailleurs si l’oncle l’apprenait, il allait la tuer, je veux dire au premier degré. Dans les codes de l’hospitalité, en faisant ça elle l’humiliait lui et je ne voulais pas qu’elle se fasse battre ou pire à cause de moi.
Donc j’avais décidé de ne rien dire mais le même jour ma cousine est venue me voir. Elle avait un souci de son côté. Elle avait embrassé un Marocain dans la rue, les flics leur avaient demandé leurs papiers et ont vu qu’ils n’étaient pas mariés. Le garçon a donné sa montre et devait rajouter une somme d’argent, sinon les flics étaient en droit d’exiger des examens et si les examens n’étaient pas concluants, il devrait l’épouser. Enfin, donc, ma cousine avait besoin d’argent, et moi je lui ai dit que je n’en avais plus. C’est impossible, elle m’a dit, et elle a commencé à s’énerver contre moi, à dire que j’étais une pingre, une sans cœur, après tout ce que sa famille avait fait pour moi, l’hospitalité, etc. Alors je n’ai pas pu m’empêcher de lui dire pour sa tante, ce qui a déclenché un scandale familial. La mère a dû jurer sur le Coran qu’il n’y avait plus d’argent. Il valait mieux que je disparaisse au plus vite.
Je me souviens le dernier jour la mère de ma copine qui m’embrasse sur la bouche avec son herpès pour me dire au revoir. Elle l’avait fait exprès bien sûr. Comme j’étais fragile, fiévreuse dans le bus avec ma main brûlante et le soleil qui cognait, l’herpès est apparu. C’était mon premier voyage toute seule, pas bordée.
Je suis rentrée à Rennes, chez ma mère, et je me suis rendue au Pub Satory, en hommage à Etienne Daho. Les gens regardaient ma main toute brûlée, dégueulasse, comme si j’avais une maladie de peau. Ma mère me disait : comment tu vas trouver du travail maintenant ? Plus personne ne va t’acheter tes encyclopédies. C’était la main gauche, la main côté cœur, la main impure qui avait flambé. Je faisais un acte interdit de fumer en public. Haram. Une provocation de jeune fille. Et j’avais tenu à me faire ce henné dans la paume, bien visible, alors que je vivais en Bretagne et que je savais que ça n’allait pas être accepté. J’étais pleine d’énergie, de sève, diabolique et vivante.

Beya Bentayeb – texte / text
Histoire collectée à Marseille et retranscrite par François Beaune / True tale gathered in Marseilles and rewritten by François Beaune