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Voyante à la campagne

Par Amina Mekahli, Oran, histoire en français  /   Texte  /   26 août 2013

A priori, assumer le fait d’être travesti dans un village n’est pas chose facile, en Algérie comme ailleurs. Oui, mais voilà, quand l’argent s’en mêle et qu’on soigne les apparences, tout devient acceptable, même aux yeux des conservateurs.
Text in French

Depuis quelques temps, je suis assez étonnée d’apprendre que dans un village vit un travesti…
Oui, un travesti ! Je n’ai l’habitude d’en croiser que dans la vie nocturne, dans le star system des cabarets à la mode, dans les mariages où ils/elles sont acceptés chez les femmes, un peu comme des eunuques, les chanteurs/chanteuses fardés qui croulent sous les bijoux. Ils ou elles font partie de notre quotidien, plutôt comme des phénomènes de foire que comme des êtres humains à part entière. La nuit les couve, les découvre, la nuit les tolère et les protège. Mais le jour leur métamorphose s’impose et le déni de la société encore plus.
Dans un petit village, loin de cette vie sulfureuse du spectacle et des paillettes, comment un travesti peut-il seulement rêver d’exister ? Eh bien, en vérité, il existe d’une manière très paranormale mais il existe…
Au village en question, donc, je demande si effectivement cette personne existe ? Et on me répond que oui ! Et, comble des combles, non seulement il s’habille en femme mais pas n’importe laquelle !… Une femme pratiquante et conservatrice, puisque ce monsieur-dame a décidé de porter le hijab comme toutes les femmes respectueuses de leur religion.
Je suis très sérieuse dans mon questionnement – il faut être sérieux pour bien comprendre les sujets sordides – et j’interroge une jeune fille très sympathique du village qui aime discuter avec moi de sa vie, de son quotidien. Je l’écoute toujours avec beaucoup d’intérêt, elle est un véritable baromètre pour ce qui se passe réellement autour de moi, loin des discussions de salons et des bruits de sérail dont elle n’imagine même pas l’existence, loin des grandes villes et de leur course à la vie moderne, loin de tout… Elle, la petite Algérienne qui a quitté le système scolaire très jeune pour aider une marâtre dépassée par une famille plus que nombreuse, décomposée, recomposée, enfin une histoire sans fin, une famille sans contours, ressemblant à des milliers d’autres, connaissant un peu plus que la pauvreté avec seulement la retraite du père pour faire vivre une tribu de trois générations.
Ma copine est très bavarde, mais agréable et heureuse, elle est toujours souriante et se contente de petits riens. Le jour où elle a enfin trouvé du travail, je crois que j’ai été la première à être mise au courant, peut-être qu’elle me considère comme sa meilleure amie, ou peut-être un peu comme une mère, je ne sais pas, elle m’a dit une fois qu’elle n’avait jamais connu sa mère, morte en la mettant au monde. Elle ne déteste pas du tout sa marâtre, au contraire elle parle d’elle avec beaucoup de lucidité, consciente qu’il aurait été difficile pour son père de trouver mieux qu’elle pour s’occuper d’une famille aussi nombreuse.
Elle rêve du prince charmant, un simple travailleur qui aurait un salaire et une couverture sociale, même s’il vit au fin fond du désert. Elle peut parler de mariage et de son trousseau pendant des heures, et le moindre petit objet que je lui offre est précieusement caché dans la fameuse valise qu’elle ferme à clé et qu’elle range – me dit-elle – au-dessus de l’armoire dans la chambre de son père.
Ah, son premier travail ! Un travail dans une vinaigrerie. Je ne comprends pas vraiment ce qu’elle y fait exactement mais je ne reste pas dans l’ignorance trop longtemps car elle parle beaucoup. Une vinaigrerie, donc, où pour le salaire de 3000 DA (je n’ose même pas les convertir en euros pour comparer avec le seuil de pauvreté et ces chiffres qui sont sensés nous renseigner sur le seuil du bonheur minimum des humains, et d’ailleurs pourquoi calculer en euros, ma copine ne sait même pas ce que cela veut dire un euro…). Elle n’a encore jamais vu la mer, c’est pourtant son rêve le plus grand je pense : voir la mer qui est, du reste, à une heure de route du village… Je lui ai proposé une fois de l’emmener mais elle me dit en souriant qu’à la maison on ne la laissera pas y aller. Mon amie ne semble jamais contrariée.
Pour un salaire de 3000 dinars, elle a le choix entre remplir les bouteilles ou coller les étiquettes de huit heures du matin jusqu’à dix-huit heures, avec une pause d’une demi-heure. Je n’ai même pas le temps de poser des questions, elle parle, elle parle, donc elle a le choix entre remplir ou coller 600 bouteilles par jour de vinaigre. Le chiffre me parait énorme et je lui demande : « Et au cas où tu n’atteins pas le nombre de 600, il se passe quoi ? » « Ben on ne te paye pas la journée de travail, me répond-elle très simplement. » Donc 600 bouteilles pour 100 dinars par jours… Elle est très contente avec son nouveau travail, sans couverture sociale évidement. « Il ne faut pas brûler les étapes, me dit-elle, ma sœur qui a fait des études et qui a un diplôme en informatique n’a même pas de travail ! »
Elle m’explique le fonctionnement de cette « usine » : du vinaigre dans une citerne avec un robinet, des bouteilles en plastique, des bouchons à visser, des étiquettes, des pinceaux, et de la colle dans des bidons, voilà pour l’équipement, et une main d’œuvre de copines heureuses et surexploitées par un patron sans scrupules qui s’est délocalisé de la capitale dans ce petit village tranquille, où personne ne viendra lui reprocher ni la vétusté de son garage-usine, ni la qualité et l’hygiène douteux de son vinaigre, ni les conditions précaires de ses jeunes employées. La vie est belle dans cette Algérie profonde…
J’en étais où ? Ah oui, j’allais oublier que je parlais d’un travesti en hijab, il ne fallait pas la supplier ma copine pour qu’elle raconte ce genre d’anecdotes, elle était aux anges de pouvoir parler, parler, parler…
Elle me dit : « Lui, en fait, il n’est pas normal ! » Je lui réponds : « Comment ça, il n’est pas normal ? » (Au fond de moi toute notion de normal et d’anormal avait foutu le camp depuis le début de cette discussion).
– Comment dire, Maskoune, il est habité.
– Comment ça, Meskoune ? Je ne comprends pas. Mais attends, d’abord dis moi comment il est ? Je ne l’ai jamais vu en fait.
– Il est comme une femme, il marche comme une femme, il porte une djellaba rose et un foulard, il a une petite mèche de cheveux décolorée qui dépasse de son foulard pour faire joli, il s’épile les sourcils alors que moi je ne me suis jamais épilé les sourcils !! et il porte des chaussures à talons !
– Mais les gens ne lui disent rien ? Il vit seul ou avec sa famille ?
– Il vit avec sa mère et ses petits frères et sœurs, son père est mort et lui est tombé malade juste après la mort de son père.
– Malade ?? De quoi ?
– Oui, il a été frappé par un djinn, enfin une djinniya, il est habité par une djinniya.
– Ah, okay !
– Oui, tu n’as pas compris, c’est pour ça qu’il s’habille en femme, sinon pourquoi il le ferait à ton avis, un homme n’est pas fou pour s’habiller en femme s’il n’était pas sous l’emprise des djinns…
– Oui oui, bien sûr, sinon en effet ce serait le prendre pour un malade… dis-je, pensive ( je venais de réaliser qu’elle ne pouvait même pas s’imaginer un instant que c’était tout simplement une identité sexuelle, un fantasme, un profond désir d’être femme… Je sentais dans son discours une naïveté qui ne semblait même pas suggérer une quelconque allusion à une perversion ou à tout autre penchant… rien !)
– Mais lui depuis qu’il est tombé malade il s’est mis à voir !
– À voir quoi ?
– À voir ! Tu viens d’une autre planète, on dirait, tata !!! Tu ne comprends rien, tu me fais rire !
– Oui tu as raison, je ne comprends rien, mais tu es là heureusement pour m’expliquer les choses !
– Il a un monde fou, il y a tous les jours une foule interminable devant chez lui, maintenant il ne s’achète que des djellabas de luxe, celles dont je rêve pour mon trousseau, il en a de toutes les couleurs, quand il passe devant moi, je suis jalouse !
– Un monde fou pourquoi ?
– Il leur tire les cartes, car depuis qu’il est habité par la femme des djinns, il voit l’avenir !
– Ah ! Comme je suis bête, la femme des djinns, oui bien sûr !
Et voilà comment un homme qui s’habille en femme se fait accepter dans un village reculé par une population simple et conservatrice, en devenant riche par-dessus tout, tout le monde est heureux finalement, pourvu que personne ne redevienne rationnel et l’harmonie règne.
Moi je reviens à mes livres, à mes questionnements et à mes incertitudes de plus en plus grandes, et je laisse ma copine à ses certitudes et à tous les rêves qu’elle pourra réaliser à la fin du mois avec son salaire de 3000 dinars, peut-être pourra-t-elle s’offrir une aussi belle djellaba que celle de la désormais fameuse voyante-diva-djinniya

Amina Mekahli

 

 

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