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L’étoile de David

Par Maryse Tartavez, Haïfa, histoire en français  /   Texte  /   1 juillet 2013

Maryse n’a jamais oublié son premier amour que la guerre lui a ravi. Soixante-cinq après leur séparation brutale, le souvenir de David reste gravé dans sa mémoire et elle conserve précieusement le pendentif qu’il lui a offert.
Text in French

 

Montpellier,  juillet 1942

Je viens d’avoir cinq ans. Mes sœurs sont des jeunes filles et je n’ai personne pour partager mes jeux.
Derrière la villa, un grand jardin, presque un parc, clos par une lourde porte en fer qu’il ne faut pas ouvrir. Des fleurs, des plantes, des allées bordent des étendues de gazon avec au centre d’un massif la statue d’un ange joufflu serrant dans sa main une grappe de raisin.
Le jardin est mon domaine. Mes poupées couchées dans leur berceau, la dinette avec ses assiettes remplies de feuilles hachées voisinent avec le fauteuil de rotin d’où je surveille mon petit monde.
Le vélo rouge posé contre le mur attend sagement que je sache m’en servir toute seule.
Mais à 16h30 chaque jour, tout change : David apparaît.
C’est un garçonnet de huit ans, long et mince, des yeux marron pailletés d’or sous un casque de cheveux noirs et bouclés.
David c’est mon copain, le frère que je n’ai pas.
David c’est mon grand amour…
Il habite au rez-de-chaussée, seul avec sa maman, une jeune femme solitaire et discrète qui sort très peu de la maison.

Avec David le jardin tout à coup explose de couleurs, de soleil, je gambade comme un cabri.
Et David rit. Son rire coule comme une source, une cascade, éclairant son visage, creusant dans ses joues de minuscules fossettes.
David rit. Il me soulève dans ses bras et me fait tournoyer.
David rit…
Je ne suis plus seule dans le grand jardin.
Nous courons dans les allées, nous cachant derrière les grands arbres.
David sort de sa poche des billes de verre colorées et avec patience m’apprend à viser, à « toxer », et parfois c’est moi qui gagne. Je hurle de joie, n’ayant pas le triomphe modeste, et je glisse mon butin dans la poche de mon tablier.
Penchée sur le guidon, je roule à toute vitesse, David tient la selle et court derrière moi. Un bref regard en arrière, il est tout au bout de l’allée et me fait de grands signes. Je zigzague et tangue dangereusement. Pouf ! Le vélo rouge et moi piquons une tête dans un massif écrasant lourdement les hortensias.
Crachant dans son mouchoir, David frotte doucement mon front orné d’une petite bosse.
« Voyons, ne pleure pas, avec tes cheveux personne ne le verra…
— Tu avais promis de ne pas me lâcher.
— Oui mais maintenant tu sais rouler toute seule comme une grande. »
Je renifle bruyamment et lève sur lui des yeux mouillés, mon menton tremble un peu.
« Tu resteras toujours avec moi, dis ? » Le regard marron me fixe avec gravité.
« David, tu m’aimes ? » Le garçon se penche, effleure de son doigt ma joue rebondie et sans répondre pose un baiser furtif sur ma main.
David connaît le nom des fleurs, des arbres, de toutes les étoiles. Il peut dessiner sans modèle un chat, un lapin, un cheval, un ciel avec des nuages et surtout il sait me raconter des histoires extraordinaires. Mon pouce dans la bouche, je l’écoute, ravie, même si quelquefois je ne comprends pas tout.
Dans le grand jardin le temps s’arrête, la guerre n’existe plus, deux enfants construisent un monde d’amour, main dans la main, joyeux et insouciants.
Nos jeux sont souvent interrompus par une maman apportant un goûter improvisé. Nous croquons une pomme rouge, mordant dans de grandes tartines de confiture sans cesser de rire et de jouer.
Nous sommes si heureux dans ce grand jardin, nous pourrions, sans nous ennuyer, sans regarder autour de nous, y passer la vie entière.
Quand le soleil se cache à l’horizon et que la nuit prend possession peu à peu de chaque massif, de chaque arbre, il faut bien rentrer à la maison.
« A demain David, à demain petite Maryse ».
L’automne colore les arbres de roux et d’or, l’air est plus frais, les fleurs se fanent doucement comme à regret. Le ciel strié de petits nuages est moins bleu, le soleil moins chaud.
Le grand jardin semble figé, presque hostile.
16h30 David est là, mais il ne sourit pas. Ses yeux semblent voilés d’une étrange tristesse, d’une peur, d’une angoisse.
Il est pâle, et parait fatigué, une fatigue d’adulte, pas de petit garçon. Il prend ma main et nous nous asseyons sur le vieil escalier en pierre.
« Nous partons demain, nous quittons Montpellier, je suis venu te dire au revoir, je ne reviendrai jamais. » La phrase claque comme un fouet, je ne comprends pas, je ne sais pas ce que cela veut dire et j’éclate en sanglots.
« Je ne veux pas, je ne veux pas ! »
David me serre contre lui, me berce comme une toute petite fille que je suis encore et essuie mes larmes. Il parle, parle, je n’entends pas, je n’écoute pas. Alors il détache lentement de son cou une chaîne d’or avec au bout une sorte de médaille. Prenant ma main il y glisse le bijou et referme mes doigts presque durement.
« Garde le en souvenir de moi, s’il te plait.
— Qu’est-ce-que c’est ? »
— C’est une étoile, c’est l’étoile de David. »
Oubliant mes larmes, je lève la tête serrant mon poing très fort. Une pointe de l’étoile s’incruste dans ma main et me fait mal. Je promets, je le garderai toujours.
Un imperceptible baiser sur mes cheveux, aussi léger qu’un souffle, et je suis seule dans le grand jardin.
Je n’ai jamais revu David, je n’ai jamais su ce qu’il était devenu.
Malgré mes nombreuses recherches.
L’étoile est restée longtemps couchée sur un lit de coton dans un coffret gainé de velours.

Haïfa, septembre 2007

Sur la grande terrasse dominant la baie de Haïfa, je surveille les jeux de ma petite fille. Elia est un adorable bout de chou de deux ans, bouclé comme un angelot, avec d’immenses yeux bleus toujours étonnés.
C’est un soir de fin d’été. L’air est rempli de senteurs et le soleil qui se couche dans la mer ressemble à une fleur géante éclaboussant le ciel de larges coulées écarlates.
Tout est calme et paisible, une légère brise agite les rideaux de mousseline. J’écoute à peine le babil d’Elia, glissant dans une bienfaisante torpeur. Je vais peut-être m’endormir. Le lutin bouclé grimpe sur mes genoux et se blottit contre ma poitrine.
« Câlin Mamy, câlin. »
Je serre contre moi le petit corps qui sent le lait et la cannelle.
Des doigts menus tripotent la chaine d’or suspendue à mon cou.
« C’est quoi Mamy, c’est quoi ?
– Ça, petite Elia, c’est l’étoile de David. »
Fermant les yeux je revois le grand jardin où jouaient deux enfants heureux. Je ne peux m’empêcher de penser soudain au petit garçon brun et rieur. Mes doigts rejoignent les mains potelées d’Elia pour serrer un peu plus fort l’étoile qui brille au creux de mon cou.

Maryse Tartavez

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