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Le cheval sous la mer

Par Jacqueline Guillermain-Becker, Marseille  /   Texte  /   Jacqueline Guillermain-Becker, Marseille  /   3 avril 2013

Plus de cinquante ans après qu’elle ait quitté la Tunisie, et alors qu’un bateau la ramène pour la première fois dans son pays natal, Jacqueline se souvient de son voyage d’exil et des 80 chevaux blancs qui embarquèrent avec elle en ce mois de janvier 1957…

Text in French

Zeus rassemble toute son énergie pour mettre en branle ses moteurs qui transmettent par l’arbre leur puissance à l’hélice, laquelle s’apprête à couper en tranches des pelletées d’eau de mer en quantité suffisante pour me ramener au pays de mon enfance.
Palerme recule dans le tourbillon d’eau troublée.

Le navire cherche son cap, vire et pointe sa proue sur la bouée de la Goulette.
Huit heures me séparent du retour au pays natal.

J’avais quatorze ans quand j’ai quitté la Tunisie, à l’heure où l’histoire se déchire. C’était en fin de journée, mon père gare sa voiture sur le quai, au pied du petit cargo noir et blanc. Quel était son nom déjà ? Je ne m’en souviens plus, le navire de mille six cents tonneaux était en plein chargement, une petite foule de dockers chargeait d’énormes barriques dans de gros filets suspendus à une grue et, d’un signe, la palanquée se soulevait dans les airs et disparaissait dans le ventre du petit navire. Ma mère et mes quatre frères et sœurs sortent péniblement de la petite Simca 8 en portant nos valises, raides et lourdes comme des caissons. On se tient bien sagement au pied de l’échelle de coupée en corde instable et branlante, je me dis qu’il va falloir la monter au-dessus du vide, entre l’espace noir du quai à la coque, j’ai peur, je teste la main courante et je la trouve molle, je me dis qu’avec la valise ça sera ma fin ! La peur me tenait tellement que j’en oubliais que j’étais là pour quitter définitivement le pays où je croyais pouvoir vivre toujours.
Quelqu’un que connaissait mon père vient nous dire d’attendre la fin du chargement du bateau. Je regardais partout autour de moi, le sol, le ciel, je tournais sur moi-même sur un pied pour aller plus vite, tout voir, tout prendre, l’instant était grave, avec ma sœur Catherine on allait partir en France, un pays qu’on ne connaissait pas, en plein hiver, chez des gens qu’on ne connaissait pas, dans un lycée où on ne connaissait personne, dans un bateau où il n’y avait aucun passager, et sans savoir où et quand on allait revoir nos parents… Je pleurai doucement quand j’aperçus arrivant sur le quai un immense et bruyant troupeau de chevaux blancs, je sus après qu’ils étaient quatre-vingts, comme je sus aussi qu’il y avait cent barriques, et un à un, par des sangles passées sous leur ventre, voilà les chevaux soulevés dans les airs, les pattes bien droites tendues vers le sol, le dos arrondi, déposés sur le pont, des hommes les tenaient par la bouche, un cheval, un homme. Mon frère et mes deux petites sœurs étaient heureux du spectacle, et l’émotion tout à l’heure ressentie était retombée.
Mes parents n’avaient pas bougé, ils attendaient que le bateau s’éloigne, on se fait des signes, on se parle encore en criant, on attend… Le jour décline, le remorqueur écarte le bateau du quai, et là, pour la première fois, je sens que c’est fini, alors je crache par-dessus bord autant de fois que je peux, je n’avais plus de salive, comme pour laisser encore quelque chose de moi dans ce pays. L’espace sous l’échelle qui me faisait si peur s’agrandit et reprend la couleur de la mer, le bateau se retourne sur lui même et emprunte le chenal de La Goulette, dix kilomètres en ligne droite.
Mes parents ont suivi le bateau tout le long du chenal, par la petite route que nous empruntions souvent entassés tous les sept dans la voiture pour aller dîner les soirs d’été dans les restaurants de poissons de La Goulette. Nous n’avons pas changé de place et nous continuons d’agiter nos mouchoirs de part et d’autre de cette route, mais la nuit s’invitant au voyage a fait disparaître la voiture de mon père dont les phares allumés se sont très vite fondus dans les lumières voisines.
On nous avait oubliées. La cabine retrouvée, nous avons mangé ce que nous avait préparé notre maman en pleurant toutes les deux.
La nuit peuplée d’angoisses, de questionnements, de chagrin et d’excitation, de tristesse et d’impatience de découvrir ce qu’allait devenir notre vie…
Il n’y avait pas à bord d’espace où se tenir, sauf le petit salon des navigants, ou sur le pont avec les marchandises. Le vent force, la mer se soulève, le bateau s’enfonce dans les vagues énormes, et retombe de tout son poids dans les creux, encore une fois on a peur, on ne veut pas rester dans la cabine, on s’installe sur le sol en croute de sel pour ne pas tomber, les jambes à travers le bastingage, les mains bien accrochées au premier filin du garde-corps, regardant vers l’arrière du bateau au milieu d’une mer folle.
Les chevaux devenaient fous sous les ponts couverts, je les entendais piaffer, hennir. Régulièrement les palefreniers qui s’en occupaient les sortaient deux par deux, bien tenus au licol, pour leur faire faire un tour sur le pont. La mer envoyait des bassines pleines sur le pont et elle s’écoulait aussi vite par les sabords avec la rigueur métrique des grandes houles.
Une paire de chevaux était de sortie, ils avaient du mal à tenir leur équilibre, ils se braquaient, le palefrenier avaient peine à les retenir, quand une inclinaison plus forte du petit cargo, entraîne la chute d’une barrique, qui s’écroule, qui roule et s’enroule autour d’un mât, elle s’ouvre et le vin rouge sombre s’écoule, se mélange à l’eau et disparaît dans l’écume qu’il colore en rose un instant. L’odeur insupportable pour moi, mêlée à l’odeur de purin, est inscrite pour toujours dans ma mémoire.
À ce moment-là, le lien d’un cheval à l’homme se détend, le cheval est libre, et d’une embardée, glisse et passe par dessus la partie basse du garde-corps, il disparaît comme une pierre, mon cœur bat à se rompre, le bateau n’avance pratiquement pas, je le cherche des yeux tout en me tenant fermement à ma place, sa tête émerge dans l’écume du sillage les yeux énormes et les naseaux en feu, un éclair d’effroi me traverse, le cheval nage ou surnage, et je le perds de vue entre les hauts et le creux des vagues.
À ce moment-là, la mélancolie est entrée en moi, je ne pensais qu’à lui luttant jusqu’au bout de sa vie, seul et nu dans la mer immense, se retournant pour mourir et descendre dans les fonds sans fond, le dos arrondi et les pâtes bien droites tendues vers le ciel, parallèles et verticales, s’en allant à reculons dans la noirceur des profondeurs.
Je quittais aussi à reculons le pays de ma jeunesse.

À Marseille, au môle J4, le 26 janvier 1957 à 18 heures, le petit navire venant de Tunis ramenait à son bord 99 barriques de vin rouge, 79 chevaux blancs, et 2 jeunes passagères, Jacqueline et Catherine Becker.

Catherine aura survécu 14 ans à cette traversée et moi déjà 53 ans !

Zeus avale les miles à bonne allure, il n’est plus tout jeune, alors il a l’avantage de faire pour sa compagnie la courte traversée entre l’Europe et l’Afrique, de Palerme à Tunis. Dans trois heures j’y serai.

Jacqueline Guillermain-Becker

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