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Blandine et Joseph

Par Blandine Yazbeck, Beyrouth, histoire en français  /   Audio  /   7 juillet 2013

Sous le regard bienveillant de sainte Rifqa, l’amour de Blandine et de Joseph semble indéfectible, sans doute parce qu’il fut simple et pleinement partagé.
Audio and text in French


 

Adaptation de l’histoire audio

Mon mari est mort il y a dix ans, ça fera bientôt onze ans. Tous mes amis me disent : « Toi tu es forte, c’est toi qui as tué ton mari… ». Alors que le pauvre, il est mort le jour de la canonisation de Sainte Rafqa, d’une rupture d’anévrisme. J’ai rencontré Joseph dans le bus qui nous amenait à l’université. D’habitude les jeunes hommes sont très galants, ils te cèdent leur place. Mais lui, alors qu’il n’y avait pas de place et que j’étais trop chargée – parapluie, carnets, cahiers, sacs… – il m’a dit : « Donne-moi tes affaires », et il est resté assis à sa place. Et ça, ça m’a plu. J’ai trouvé qu’il était original comme type.
On est descendus du bus, je l’ai remercié, j’ai repris mes sacs. Les jours sont passés, c’était le temps en 1977-78 où les Syriens occupaient notre région. Pour remonter à la maison, papa devait venir me chercher à l’école en voiture. Un soir, Joseph était là, je lui ai proposé de l’amener jusqu’à chez lui. En route je lui ai dit que j’avais besoin d’un peu d’explications sur les nombres complexes, parce que je faisais des sciences expérimentales et qu’on n’avait pas étudié cette partie. Il me propose de me les expliquer le lendemain. On se retrouve dans une salle à l’université, il m’explique, et à la fin il me fait comprendre qu’il attendait une amie et que je devais partir. Moi ça m’a froissée, j’ai dit « Pour qui il se prend, il est hautain, il croit que je vais le coller !? » Je suis partie en ne voulant plus le revoir.
Les jours sont passés, on se retrouvait tout le temps dans le bus, on se disait bonjour et c’est tout, « ça va ? » « Les mathématiques ça va ? » Un jour qu’il était avec ses camarades de classe, il m’invite à prendre un café. On discute, on sympathise et on devient amis. On sort ensemble, la relation est devenue de plus en plus proche, jusqu’à devenir un peu plus que de l’amitié. C’était l’amour qui commençait. Mais, comme on était fiers l’un et l’autre, personne n’osait se déclarer. Jusqu’au jour où Joseph étudiait avec ses collègues, et dans ce cours il y avait un théorème, mais au lieu de dire le nom du scientifique qui a trouvé ce théorème, il leur dit par mégarde que le théorème porte mon nom, Blandine ! Alors son ami Abdou lui donne une claque et lui dit : « Maintenant ça suffit, tu vas lui déclarer ton amour. Tu vas prendre rendez-vous et lui dire que tu l’aimes. »
Il me demande un rendez-vous, dans une salle de classe, et il arrive avec un autre ami qui veut s’assurer qu’il allait me déclarer son amour. Il me dit : « Voilà, Blandine, je t’aime, et toi ? » Et je dis : « Moi aussi ». « Mais quoi, toi aussi ? » Je dis : « Moi aussi ». « Mais dis-le ! ». » Alors ça m’a pris du temps parce que je suis un peu intimidée, mais finalement j’ai dit : « Moi aussi je t’aime ».
Lors de notre première sortie ensemble, il m’a invitée à visiter un asile de fous avec lui ! C’était notre première sortie ensemble, très drôle. Il voulait même me laisser là-haut. C’était très sympa, je ne l’oublierai jamais. La deuxième fois, c’était pour voir une pièce de théâtre. Comme on n’était pas motorisés, on a pris un vieux bus tout cassé. Joseph au spectacle aimait toujours être placé devant, donc on s’est mis au premier rang. Là, le directeur du théâtre vient nous voir et dit à Joseph : « J’ai amené quelqu’un, un invité de marque, et j’aimerais l’installer à la première place. » Joseph refuse et lui dit : « C’est la première fois que j’invite ma bien-aimée au théâtre, je veux garder nos places. » L’autre insiste, alors Joseph lui dit : « Écoutez je suis épileptique, si vous continuez d’insister, je vais taper une crise sur la scène en haut. » Et l’autre, le pauvre, a eu très peur : « Ne vous en faites pas monsieur, gardez vos places. »
La première fois que j’ai présenté Joseph à mes parents, il est venu car je n’aimais pas faire des choses en cachette, j’étais très claire avec mes parents. Il est venu à la maison avec d’autres camarades de l’université. Je les ai présentés, Joseph, Rachid, etc. Quand ils sont partis, maman m’a dit : « Celui qui a les yeux bleus, il a l’air d’un renard rusé, il est sympa et c’est un beau garçon. » Moi j’ai souri et je lui ait dit : « Voilà c’est quelqu’un avec qui j’aimerais bien construire quelque chose. » Mes parents ont tout de suite aimé Joseph.
Quelques mois après, on avait fait notre programme de vie. On travaillait dur tous les deux, on allait à l’université, on enseignait dans des écoles, on donnait des leçons particulières. On s’est fiancés dans une église, on a mis nos bagues de fiançailles et on est allés annoncer ça à nos parents. Et deux ans et demi après avoir fait connaissance, le 21 décembre 80, on s’est mariés. Pour le mariage, j’ai refusé de monter en voiture. Comme l’église n’était pas loin de la maison, j’ai fait la marche nuptiale à pied. Joseph m’attendait sur le parvis. Tout le monde pensait, parce qu’on était vraiment très jeunes, moi vingt-deux ans, lui vingt-trois ans et demi, qu’on allait faire notre communion.
À l’université tout le monde nous aimait, on était les deux petits oiseaux, le couple préféré du directeur, des professeurs, des amis. Les oiseaux de l’université. Je n’oublierai jamais cette période. J’ai vécu vingt-et-ans de bonheur avec lui.
Il est parti trop tôt, pour moi comme pour lui. J’ai toujours la gorge serrée en racontant ça. J’ai vécu une très belle vie, malgré tous les obstacles qu’on a eus ensemble et dont je ne veux pas parler. On a eu pas mal de problèmes mais pas entre nous, heureusement. Jusqu’à maintenant je vais presque tous les mois à Sainte Rafqa où Joseph est enterré. C’est un lieu où je le retrouve. Je fais une télépathie, une méditation, et je sens qu’il est là, près de moi, de Josiane, de Jojo, de mes enfants. Et voilà.

Blandine Yazbeck

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