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أمّ مصرية

Par Rasha, Beyrouth  /   Audio  /   Rasha, Beyrouth  /   5 février 2013

Une mère s’identifie par sa capacité à reconnaître l’odeur de sa fille. C’est en tout cas ce que pensait Rasha, une Egyptienne, avant de comprendre que le lien maternel est bien plus complexe qu’il n’en a l’air…

Audio in Arabic, text in French

Traduction de l’arabe (Liban) par Marie Charton
Une mère égyptienne

J’ai fait mes premiers pas dans la vie sans maman, disons que je ne savais rien sur ma mère. Je savais qu’elle n’était pas libanaise mais égyptienne et c’est tout ce que je savais. Elle m’a laissée quand j’étais toute petite. Elle est partie. J’ai toujours voulu savoir qui elle était. A la maison tout était tenu secret. Il n’y avait pas de photo. Rien. J’ai grandi avec l’interdiction d’y faire allusion. Je n’ai même pas eu le droit de demander qui elle était. J’ai grandi avec l’envie de la connaître. Toutes les filles cherchent à connaître leur mère.
Un jour, quand j’avais à peu près quinze ans, quelqu’un est venu apporter une lettre à la maison. Ma sœur, Rola, est venue me dire que mon père l’avait déchirée. Alors je suis allée la chercher dans la poubelle, je l’ai recollée et j’ai gardé l’adresse. Et puis à vingt-et-un ans, j’ai pris la décision de voir ma mère. J’ai envoyé une lettre à l’adresse que j’avais gardée avec moi et environ un mois et demi plus tard, j’ai reçu une réponse. C’était mon oncle, il me disait que ma mère était en Arabie Saoudite mais qu’elle allait rentrer dans quelques temps. Il me donnait leur numéro de téléphone et me disait de les appeler.
J’ai composé le numéro. Je lui ai dit qui j’étais. Ça a été un choc pour elle, bien sûr, de parler à sa fille alors que vingt-et-une années s’étaient écoulées. Je lui ai expliqué que j’avais envie de la connaître. J’ai ensuite ajouté que je ne pouvais pas me rendre en Egypte mais qu’une amie allait venir la voir à ma place. Je lui ai demandé de prendre soin d’elle, d’aller la chercher à l’aéroport, qu’elle puisse prendre des photos d’eux pour me les montrer à son retour. Elle a accepté. Elle a été très sympa. Alors, j’ai acheté un billet d’avion pour le Caire et je suis partie. Je voulais que ma mère sente que c’était moi, cette fille qui descendait de l’avion. Je voulais que ça se passe comme dans les histoires.
Dans l’avion, j’ai eu la chance d’avoir à côté de moi Haddé, un médecin cancérologue. Il voyait que j’étais très stressée alors il m’a parlé. Je lui ai raconté toute l’histoire. Après cela il était tout excité et moi très heureuse qu’on descende de l’avion ensemble et qu’il voie ma mère.
Nous sommes arrivés. Ma mère m’avait dit qu’elle tiendrait une feuille à la main avec le nom de ma copine écrit dessus, celui que je lui avais donné. Elle se tenait là. Je venais de sortir de l’aéroport et je me suis retrouvée nez-à-nez avec ces femmes enturbannées de noir qu’on ne voit que dans les films égyptiens. Une des deux portait une chemise jaune. J’ai avalé ma salive. Le docteur m’a demandé ce qui m’arrivait. Ma tension s’est mise à chuter. Celle qui tenait la feuille de papier était hideuse, habillée en noir de la tête au pied, comme leurs entremetteuses, chez eux, là-bas. Je me suis approchée. Je lui ai dit que j’étais Unetelle, l’amie de sa fille, et elle de s’exclamer : « Ma chériiiiiie ! » et elle s’est mise à m’embrasser. L’odeur de transpiration qui émanait d’elle est indescriptible. A cet instant, je n’ai pas fait beaucoup d’envieux.
Je me suis ensuite retrouvée dans une de ces voitures qui font penser aux Renault 5 d’autrefois. Celle qui était habillée en jaune s’est assise d’un côté, ma mère de l’autre, et moi j’ai pris place entre les deux, au milieu des odeurs. Nous roulions et ma mère parlait, tout excitée : « Comment va Rasha ? », « Ma chériiiiiie ! », « Tu portes l’odeur de Rasha », et « blablabla… ». Moi, je priais pour que Dieu me délivre de cette situation. Nous sommes finalement arrivées après avoir traversé des quartiers à l’égyptienne, ceux des films, avec les chèvres et tout. Si vous voulez voir à quoi ça ressemble faites une recherche dans Google. A notre arrivée, ils ont sorti les tambours, les flûtes, ils ont chanté… Je ne savais même pas, mon Dieu, où j’étais et personne n’était au courant.
Nous sommes entrées dans une maison comme nous les décrivait mon père. Je me suis assise. Elles se sont installées face à moi. Puis un type énorme est entré. Il s’est posé sur le lit et m’a lancé : « Bienvenue à toi ma chérie. Tu portes l’odeur des amoureux. Je vais t’emmener en balade… ». Il va m’emmener en balade ?!! J’ai refusé sa proposition en le remerciant et en lui disant que je me sentais très bien là où j’étais.
Heureusement, j’avais une copine là-bas, à laquelle j’avais dit que je venais au Caire. Elle travaille pour la compagnie aérienne EgyptAir. Je l’ai appelée et je lui ai demandé de venir, de faire tout ce qu’elle pouvait pour me sortir de là. Par n’importe quel moyen. Qu’on prenne un hôtel là-bas. Je ne pouvais pas rester où j’étais jusqu’à la fin de mon séjour.
Alors, je leur ai dit que je devais aller à l’hôtel. Quand ma mère est venue me voir, je lui ai expliqué que je voulais seulement voir ce qu’elle allait ressentir. Je voulais savoir si elle allait sentir que c’était moi, sa fille. J’avais fait le déplacement de l’aéroport jusqu’ici pour cela. Je lui ai dit que j’étais Rasha Najem, que j’étais la fille d’Ibrahim Najem mais qu’elle n’était pas ma mère. Et j’ai ouvert la porte.
J’ai été très forte. Rola était la seule à être au courant au Liban. Je l’avais mise dans la confidence. Je me sentais forte parce que je m’étais fait la promesse de l’être. Ma mère n’avait posé aucune question à mon sujet pendant vingt et un an. Aucune. Il s’avère que c’est moi qui me suis mise à la chercher, à poser des questions sur elle. Une mère doit ressentir quelque-chose pour sa fille. Elle doit sentir que c’est une part d’elle-même. Elle, elle ne ressentait pas un pour cent de ce sentiment dont l’absence avait endurci mon cœur au point que j’étais capable de tout supporter. Mais ça me travaillait de l’intérieur. Et puis il y avait mon père qui me disait de ne pas chercher à la connaître, qu’elle nous avait abandonnées, qu’elle était partie. Tout cela tournait en boucle dans ma tête.
Le lendemain, je riais de cette histoire, de ce type qui voulait m’emmener en balade. Mais sur le coup, je me disais que j’allais mourir. J’avais en tête ces faits divers dans lesquels des gens se font kidnapper et voler un rein. Je pensais que j’allais disparaître. Je priais pour que quelqu’un vienne me sortir de là. Maintenant, j’en ris. Ça ne me met plus du tout en colère.
J’aimerais beaucoup avoir une fille. C’est la seule chose que je veux. J’ai eu un garçon avant. J’étais mariée. Je suis divorcée. J’ai un fils. Mais j’aimerais avoir une fille pour savoir ce que c’est, cet amour maternel dont j’ai été privée. J’aimerais donner beaucoup de cet amour à ma fille.
Je n’oublierai jamais que c’est ma sœur Rola qui m’a élevée. C’était elle ma maman. Quand elle devait avoir sept ans, sept ans et demi, j’étais une petite fille mais je me souviens que je marchais avec elle, accrochée à son pantalon. En fait, c’est elle qui m’a élevée. Aujourd’hui encore, à chaque fête des mères, mon premier cadeau est pour Rola et pour personne d’autre. C’est ma mère, celle qui m’a élevée. Celle qui m’a mise au monde n’est pas une mère. Elle n’a même pas été capable de reconnaître l’odeur de sa fille.

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