Histoires vraies du Dedans

La promenade d’une star, par Nass

3 juin 2020

Cette histoire est tirée du volume 3 des histoires vraies du dedans dans le cadre des ateliers menés en 2016-2017 aux Quartiers des femmes du Centre pénitentiaire des Baumettes à Marseille par Bruno le Dantec et Sylvain Prudhomme.

Je vais vous raconter ma promenade d’hier… Non attendez, ça va vous faire rire à la fin !

Je n’étais pas sortie depuis septembre 2017 ! Pas parce que je ne pouvais pas, non, je suis en centre de détention ouvert. Mais parce que je vaquais à mes occupations, à autre chose que la promenade.

Pour moi, la promenade, ce n’est pas très important. Sauf qu’hier, je ne sais pas ce qu’il se passe, révélation, je reviens du travail et, après avoir fait mon ménage, je décide d’y aller. Avant de descendre, je me dis : J’espère qu’il n’y aura personne. Je prends deux magazines, deux Cosmo, mes cigarettes, ma pochette et je descends.

Au portail, l’agent me demande si ce n’est pas une blague, si je descends vraiment. Parce que je ne descends jamais. Là, je descends les escaliers. La cheffe :

– Vous allez vraiment en promenade ?

– Oui, je vais vraiment en promenade. Je descends.

– C’est une erreur ?

– Non, c’est moi.

– OK.

– Je vais en promenade.

Dans la cour, je me rends compte que je suis seule. Je me dis : Ah, je suis seule. Je vais pouvoir marcher, être tranquille, ne pas voir de monde. C’est rare d’être seule en promenade. Sauf que je vois des regards qui m’observent à travers les miroirs, enfin… les barreaux. Je me demande : Mais c’est qui qui me regarde ? C’est qui qui me regarde ? Et là tout le monde se met à me parler.

– Aaah, elle est sortie, Nass.

– Aah, enfin. C’est cool !

J’ai l’impression d’être une star qui débarque de quelque part. Il y a une arrivante, une fille qui vient à peine de monter en cellule, qui me demande à sa fenêtre : « Tu me donnes une cigarette ? » J’ai l’impression que même seule, je fais quand même une vraie promenade. Parce que tout le monde me parle. Tout le monde.

Et à la fin, avant de remonter, une fille me voit : « Oh, il fallait me le dire que tu descendais ! » Une autre me dit : « Oh, putain, Nass, pourquoi tu m’as pas dit que tu venais ? » En remontant, un chef s’étonne : « Je croyais que vous étiez dix, en promenade ! Tout le monde était à la fenêtre en train de parler ! »

Je lui dis : « Normal, c’est rare quand je vais en promenade. »

– Ah, ben putain, vous êtes aimée, vous !

– Bé ouais, je suis aimée.

Je monte les escaliers et en arrivant devant ma cellule, j’entends de loin « Oh, tiens, voilà la plus belle ! » Alors le chef répète « C’est pas possible comme vous êtes aimée ! » Je marche encore, j’entends une autre qui me dit : « Quoi, tu as été en promenade et tu me l’as pas dit ?! » J’ai fini par répondre : « Mais enfin, j’ai pas à vous prévenir si je vais en promenade, quand même ! »

Nass, Marseille