Il me semble que c’était en 43… non, plutôt fin 1942, j’avais 9 ans. C’était en Normandie, dans l’Eure, nous vivions toujours chez nos grands-parents, avec mes seize frères. En ce temps de guerre et de forts bombardements ennemis dans les alentours, mon père prit l’initiative de construire une tranchée dans la cour mesurant environ 1 mètre de large sur 6 mètres de long, avec une sortie de chaque côté.
Chaque fois que le bruit strident de la sirène retentissait, signifiant l’attaque ennemie, moment où tout le monde se disait que la fin était proche, nous nous réfugions dans cette tranchée. Il y avait toujours de quoi s’alimenter, manger, boire.
Un soir, la sirène se déclencha, nous y allions, on entendit un grand bruit, des bruits de fusil et tout ce qui s’en suit, pour couronner le tout, une patrouille de soldats allemands tout autour qui avec une extrême violence nous délogea de notre refuge pour s’y installer. Nous retournâmes dans la maison. La peur dominait tous les esprits. La sueur sur nos fronts, nos jambes, frêles, qui tremblaient en permanence, et ce sentiment d’impuissance face à cette attaque.
Etant au premier étage, nous avions, via une fenêtre, une vision complète sur le combat et sur la tranchée : nous vîmes des soldats se faire tuer. Le sang sûrement encore chaud éclaboussait le mur de notre maison, le canon du fusil meurtrier encore fumant, et la balle creusant un orifice rouge, entre les deux yeux d’un soldat.
Et mon père – je compris après que c’était par peur – tira jusqu’à vider son chargeur, sur ces cadavres inanimés.
Le lendemain, tous assommés par cet incident, mon père avait demandé à ce que tout soit comme avant et que tout revienne dans l’ordre. Malgré ces sincères paroles, plus rien ne fut pareil pour ma part.