Min ayna laka hatha ? D’où vient ce que tu possèdes ?

Cette question ou menace, explique Randa, était celle que posait le mouvement baassiste en Syrie, dans les années 60.

Moi je viens d’une famille de propriétaires terriens, de Damas. Enfin c’est un peu plus compliqué que ça. Au départ les Nasrani sont catholiques melkites. L’archevêque Nasrani et sa communauté sont installés à Alep, mais persécutés par les orthodoxes, ils vont se réfugier à Kaslik, près de Jounieh sur la côte libanaise et dont le terme est la déformation de catholique. Persécutés ils décident de fuir pour créer un couvent à Alep, puis des membres s’installent un peu partout, dont à Damas. À la chute de l’Empire Ottoman, les puissances coloniales nous demandent de choisir une nationalité, alors les familles de Damas ont pris le passeport libanais.

Dans les années 60, avec la réforme baassiste et les nationalisations, tandis que d’autres s’installaient en Irak, en Egypte, mes parents eux sont partis à Beyrouth. Ici on a vécu quinze ans heureux, puis il y a eu la guerre, et nous les citadins, nous n’avions pas de village où nous abriter, pas de maison de famille où nous réfugier.

Maintenant je vais te raconter quelque chose, François, qui peut te sembler loin de notre problématique, mais qui est en fait une des manières dont cet esprit de famille s’exprime.

J’habite depuis des années dans une petite rue tranquille, qui depuis quelques mois s’est fait coloniser par un genre de chiendent particulièrement envahissant de Beyrouth, de la famille des patrons de bar. Par le hasard des modes nocturnes, le quartier de Badaro comme tu sais est devenu branché, et c’est tombé sur moi, ou plutôt juste à mes pieds. Un lieu s’est ouvert, avec pistons bien sûr et je ne sais combien de centaines de dollars de pot-de-vin, et personne n’a rien dit évidemment. Car le citoyen libanais a renoncé à faire appel à l’Etat, à faire venir un fonctionnaire, à faire constater les dommages, c’est-à-dire à exiger que l’Etat s’occupe de lui, qu’il travaille pour le bien commun.

L’autre jour je vais voir ce patron pour me plaindre du bruit. Il me dit, écoute Madame, mon avocat est pote avec tel ministre, je fais confisquer ton passeport à l’aéroport si tu causes des problèmes ! Ah bon ? je lui réponds, ton avocat est pote avec ce ministre ??!! Mais ça m’arrange, ça ! Comment ça Madame ça t’arrange ? Mais oui, je lui explique, je le connais bien et je vais aller le voir. Je vais lui dire que son super pote me fait chier, qu’il se sert de son nom, de son pouvoir, pour le salir. Je m’adresserai à lui et je lui poserai la question, est-ce que vous êtes d’accord, Monsieur le ministre, pour que des gens ouvrent des bistrots illégalement, juste parce que c’est vos copains ?

Et ça François c’est juste un exemple parmi d’autres. Car quand c’est pas tel ministre ou tel zaïm, c’est le bey qui a dit d’accorder un crédit, ou la milice qui protège sa place de voiture. Si tu résistes, ils se tassent, mais si tu ne résistes pas, que tu as peur, ce genre d’intimidation fonctionne. Et puis tu entends les commentaires des gens qui t’expliquent que ce type te déteste parce que tu es sunnite et lui chrétien, ou chrétienne et lui sunnite, ou chiite et lui orthodoxe. Mais non, ça n’a rien à voir, c’est juste un plouc idiot !