C’était la première fois que j’accompagnais mon père au bain maure .
Un long couloir couvert de grandes dalles menait vers une grande salle à l’aspect mauresque. Sous des arceaux on avait étendu des matelas …J’appréciais beaucoup l’intimité du lieu …Une grande porte en bois permettait d’accéder à la salle d’eau .C’était une grande pièce au toit en voûte avec deux grandes cuves souterraines d’où l’on puisait l’eau chaude et l’eau froide .Mon père ,propriétaire des lieux, était pris en charge par les deux masseurs du bain .L’un s’occupa de lui faire un vigoureux massage tandis que l’autre ramenait de l’eau dans de grands seaux .Tayeb se chargea de moi . Je fus ballotté comme un petit agneau ,.On m’emmitoufla dans de grandes serviettes et on m’installa sur un matelas …Tayeb s’affairait à préparer une infusion de romarin ou d’armoise qu’il servait à ceux qui sortaient de la fournaise du bain.

Lorsque mon père sortit il demanda à Moulay de lui ramener un paquet de cigarettes Bastos. Je voyais ses doigts fébriles qui pétrissait la cigarette …Je n’ai jamais vu mon père dans cet état.On lui servit une tasse de tisane. Il en but quelques gorgées … Sa main tremblait.
De retour à la maison j’appris que ma mère qui avait accouché il y a une semaine était malade…Son état empirait d’heure en heure …Ma tante s’occupait du nouveau né …Des femmes, tantes, cousines et voisines entraient et sortaient .Esther, une voisine juive leur conseilla d’appeler Guidou l’infirmier du dispensaire indigène. Quel sacrilège …El Hadja, El Mérabta auscultée par un roumi ? Que diraient les gens de la Tribu. Ma mère qui était la pudeur même, n’osa même pas écouter le conseil de sa voisine.

Issue d’une famille conservatrice, ma mère ne sortait pas souvent de la maison .Elle passait ses journées dans la grande cour ou dans le jardin .Elle allait bien sûr au bain, assistait aux cérémonies familiales ou religieuses …Nous étions son petit monde et sa raison de vivre.
Enfant, je réalisais qu’il y avait deux univers ; celui des hommes et celui des femmes…Ce dernier était mystérieux, étrange, ésotérique …Dès que l’on commençait à en prendre conscience on y est évincé et c’est, je pense pourquoi on m’interdisait aujourd’hui d’entrer dans la chambre où se trouvait le monde des femmes. Je suppliais ma tante de me laisser passer pour voir ma mère.
« Tu la verras ce soir, quand toutes ces femmes partiraient»

J’ai pu voir ma mère …Son visage était blême …Elle me parut comme quelqu’un qui était exténué après un effort colossal…Elle se sourit et me prit la main …Je sentais sa paume glacée qui caressait mes doigts …Je dus sortir parce qu’une grosse dame est entrée et on voulait la laisser seule avec maman.

Le lendemain ,on me chassa tôt de la maison …Les femmes avaient investi tous les espaces…

Assis au milieu des enfants qui récitaient des versets de Coran dans la mosquée ,Si Abdelkader répondait aux sollicitations de chacun ,surtout ceux qui avaient encore des difficultés à déchiffrer les lettres écrites sur des planches avec une encre noirâtre fabriquée à partir de la laine de mouton brûlée ,ou encore ceux qui n’arrivaient pas à bien prononcer un mot de ces versets écrits au Calame dans une alchimie où se mélangeaient la noirceur de l’encre et les couleurs fuyantes de l’argile qui servait à effacer les sourates apprises la veille par cœur.
Quelqu’un se présenta devant la médersa .Le taleb le vit et sortit pour l’accueillir .Si Abdelkader marmonna quelque chose et me demanda d’aller à la maison …J’accrochais ma planche à un clou du mur et je sortis.
Le boulevard des Daubes était plein de monde .Deux voitures noires, des citroen étaient garées devant la porte de notre maison. Arrivé à proximité de notre domicile, je vis ma grand-mère qui descendait de voiture ,soutenue par mon oncle . Il se passait quelque chose que je ne comprenais pas .Mon cousin me vit et m’annonça froidement la nouvelle. Ma mère était morte ce matin.
Je vis alors mon père. Je courus vers lui mais je trouvais un homme impassible qui répondait mécaniquement aux nombreuses personnes venues lui présenter leurs condoléances. Je scrutais son visage .Il était calme et aucune tristesse ne trahissait son air imperturbable. Pas de larmes aux yeux, pas de regard absent ou triste qui dénote la perte d’un être cher .Je sanglotais et il me semblait que mon père n’accorda aucune attention à mes pleurs…

Quelques jours plus tard, en revenant de la médersa ,je poussais la porte de la maison en criant « Mma , mma donne moi mon thé , mon pain et mon beurre»
Cette phrase, je l’ai dite des centaines de fois chaque fois que je rentrais à la maison. Mes cousines se moquaient de moi en me disant : « Mon thé ,mon thé » et moi furieux je les pourchassais dans la maison en leur donnant des coups .
Mon père était debout, dans la cour sous le grand grenadier. Il me regarda Et s’affaissa sur un banc en tenant sa tête entre ses mains.. Il pleurait .Oui mon père pleurait .Oui le roc pleurait oui, le roc s’est effondré…J’avançais vers lui…Il me prit sur ses genoux et ensemble nous pleurâmes…

karimdahoo Texte / Text
Histoire écrite en français / Story written in French