Lucille et son chat

11 novembre 2012

Lucille vit en Sicile. Encore étudiante, elle y enseigne le Français. Elle habite Caltagirone, une jolie petite ville, perchée au cœur de l’île entourée de multiples collines. Son appartement, situé dans le centre historique, est une vraie pièce de musée. On y trouve-là des objets des siècles précédents. C’est par la fin d’un après-midi passé à réviser, après son plat de pasta (1) habituel et la sieste traditionnelle, qu’elle va le rencontrer.

Elle joue à l’Italienne : elle aime s’attarder à la fenêtre et regarder les gens qui passent dans la rue. Elle est alors sur son lit et s’apprête à ouvrir la fenêtre car dans ce pays il fait souvent très chaud et l’air frais du début de soirée apaise cette fin de printemps. De l’extérieur, la fenêtre, au dernier étage d’un imposant bâtiment, ressemble à un œil et est entourée de sculptures. Elle semble s’ouvrir sur une pièce secrète des châteaux d’autrefois.

Observant et rêvant du haut de sa tour, Lucille entend une petite cloche qui tinte, pas une cloche de clocher car ici elles résonnent tous les quarts d’heure vu le nombre d’églises dispersées et cachées dans la vieille ville ; mais une cloche qui annonce le passage du paysan qui vient vendre ses légumes à l’aide d’une charrette tirée par un âne. Quand il apparaît, chargé de toutes ces verdures qui débordent du véhicule, il énumère à tue-tête sa marchandise : « Ruchetta, melanzane, pomodori, zucchine, cavoli (2)! » Quelques vieilles dames s’approchent, un sac à la main pour acheter ce dont elles ont besoin pour le dîner.

Soudain, un chant retentit au loin, plusieurs voix entonnent une triste mélodie. Elles approchent et Lucille voit apparaître au coin de la rue des hommes vêtus de longs habits blancs, dont certains portent une grosse croix dorée. Ils sont suivis d’hommes, de femmes et d’enfants, et tous chantent cet air tellement beau qu’il semble venir du ciel. Puis la procession passe et lui succède un va-et-vient de toutes sortes de voitures, notamment des petits véhicules à trois roues, bien pratiques pour transporter du matériel, et des Vespa, le scooter typiquement italien.

Quand tout à coup, Lucille aperçoit une petite boule sombre qui se faufile près des voitures garées le long du trottoir. C’est un chat ! Un petit chat ! Depuis qu’elle vit en Italie, Lucille en a vus des chiens et des chats, mais un grand nombre d’entre eux vit à l’état sauvage. Ils n’ont pas de maître ni de maison. Ils sont souvent très sales et malades, leur vie est difficile. Et il est encore plus difficile de les approcher pour les caresser. Lucille le sait très bien, elle qui adore les chats, depuis huit mois qu’elle habite ici, elle n’a pas pu en toucher un seul, même avec beaucoup de patience.

Donc ce jeune chat est en train de flâner devant la porte de son immeuble. Comme elle en a l’habitude, elle l’appelle avec ce bruit caractéristique qui rappelle les bisous, mais bien plus fort pour qu’il l’entende. C’est alors que la petite boule lève la tête et lui répond en miaulant. Lucille n’en croit pas ses yeux ni ses oreilles. Elle, qui est en manque de câlins félins depuis qu’elle est partie de chez ses parents en y laissant le gros matou de la famille, ne réfléchit même pas : à toute allure, elle enfile une paire de baskets, se précipite vers la porte et descend les escaliers quatre par quatre. En descendant, elle se dit qu’il ne sera sûrement plus là à son arrivée, mais tant pis, elle a trop envie d’un bisou de chat.

C’est dans un mélange de peur et d’excitation qu’elle ouvre la porte qui donne sur la rue. Et là, le conte de fée commence, c’est magique, merveilleux, exceptionnel, miraculeux ! Le petit chat est planté-là, devant la porte, comme s’il l’attendait. Quand elle approche, il ne s’enfuit pas mais vient se frotter entre ses jambes. Lucille le prend dans ses bras et, à sa grande surprise, il se serre contre elle et glisse sa petite tête dans son cou tout en se mettant a ronronner. Lucille est aux anges. Toujours sans réfléchir, elle remonte dans ses appartements, tranquillement cette fois, avec le chat dans les bras.

Arrivée chez elle, elle le dépose délicatement sur le sol et se met à l’observer. Ce petit minou est vraiment hardi, il n’a peur de rien et commence à se promener en reniflant un peu partout. On dirait un petit tigre : son pelage est marron-gris avec par endroits des rayures et des sortes de tâches noires. Sur son dos, il y a une ligne noire plus grosse que les autres. Sa queue courte est rayée aussi. De face, sa tête porte des traits noirs qui encadrent ses yeux verts. Cela fait penser à la façon qu’avaient les Egyptiens de se maquiller. Dans son cou, les rayures ressemblent à des colliers les uns à côté des autres. Lucille remarque qu’il est très poussiéreux, qu’il a une patte arrière qui boîte légèrement et que le bout d’une de ses oreilles a été coupé. Pauvre bébé ! Si jeune et déjà à affronter la dure expérience de la rue. Lucille ressent le besoin de le protéger en pensant à la vie qui l’attend dehors, comme une mère veille sur son petit.
Elle ne peut imaginer redescendre et le laisser dans la rue, là sur le trottoir. Non, elle ne pourra jamais l’abandonner ainsi ! Et puis, lui aussi a l’air d’être content d’avoir trouvé une maison et de l’affection, sinon il se serait sauvé. Adviendra ce que pourra ! Qui verra, saura ! Mais en attendant, il doit avoir faim ce petit loulou. Lucille n’a pas de nourriture pour chat mais quand on est un chat de la rue, on ne fait pas le difficile, on est habitué à manger de tout. C’est donc quelques morceaux de Provolone (3) que Lucille va lui tendre et qu’il va dévorer sur-le-champ, puis un reste de pasta al sugo (4). A présent qu’ils ont fait connaissance, Lucille se rend compte que pour devenir amis, il faut bien qu’elle puisse l’appeler. Elle doit donc lui trouver un nom. Elle repense alors au moment où de sa fenêtre elle l’a aperçu pour la première fois et qu’il a répondu à son appel. Cela lui rappelle une scène célèbre dans une pièce de théâtre de Shakespeare intitulée « Roméo et Juliette » où les deux amoureux se parlent, Juliette à son balcon et Roméo dans le jardin. Elle a trouvé, ce sera « Roméo » !

La nuit tombe. Bien entendu, les petits chats aussi ont des besoins et Lucille n’a pas de litière. Tant pis, elle improvise une boîte à chaussures qu’elle remplit de bandes de papier journal, elle avait lu ça un jour dans un magazine. Et Roméo, curieux comme il est, vient tout de suite sentir ce nouvel objet. Lucille gratte avec ses doigts dans la boîte pour essayer de lui faire comprendre à quoi ça sert. Et c’est efficace car Roméo saute dedans, gratte le journal avec ses deux pattes avant et s’installe pour faire son pipi. Lucille le félicite et se dit que ce petit chat comprend tout très vite. La première nuit avec Roméo se passe. Il dormira sur le lit, tout contre Lucille en ronronnant de plaisir.

Le lendemain matin, Lucille doit aller travailler. Roméo a tout ce qu’il lui faut, elle va le laisser dans l’appartement. Au réveil, elle a remarqué un changement : Roméo est propre, son poil est brillant, il n’a plus de poussière. Il a fait sa toilette comme le font les chats mais il n’a pas dormi dans la saleté des rues de la ville. Elle rentre à midi et cet après-midi, elle va rester étudier chez elle. Son appartement est tout en haut de l’immeuble. Un porte-fenêtre, jaune et verte avec des motifs comme sur les vitraux des églises, donne sur une grande terrasse bordée d’un magnifique balcon en fer forgé. Sur la terrasse se trouvent toutes sortes de plantes grasses et de cactus. Il y en a beaucoup par ici, dans les jardins, sur le bord des routes, ça pousse comme les mauvaises herbes car le climat est chaud. Lucille adore jardiner, en plus du balcon elle a une superbe vue sur toute la ville et ses beaux bâtiments. Elle ouvrirait bien la porte-fenêtre mais elle a peur que Roméo sorte et ne revienne jamais, car de la terrasse il peut aller sur les toits des autres immeubles, des maisons et ainsi redescendre dans la ville. Elle pense que si elle l’habitue encore une journée dans l’appartement pour lui faire comprendre que maintenant ici c’est aussi chez lui, peut-être qu’il n’aura pas envie de la quitter et de repartir vagabonder dans les rues. Le soir tombe et une deuxième nuit passe.

Le lendemain matin, Lucille doit aller au lycée pour y enseigner le Français. Elle se dit qu’elle n’a plus le droit de retenir ce chat prisonnier, elle va laisser la porte-fenêtre ouverte et lui rendre sa liberté. Elle va le laisser choisir la vie qu’il veut. C’est donc en tremblant légèrement qu’elle ouvre car elle appréhende de ne plus jamais le revoir. Elle s’était déjà bien attachée à ce petit animal. Elle l’adore. Evidemment, Roméo met tout de suite le bout de son nez dehors. Il explore tranquillement la terrasse et tourne autour des pots de fleurs. Lucille le laisse faire mais continue de lui parler pour qu’il ne l’oublie pas. Et petit à petit, Roméo va s’éloigner, sauter de toit en toit. Lucille l’observe tout en l’appelant doucement. A chaque fois, il se retourne et la regarde, puis repart à l’aventure. C’est l’heure, elle doit partir. Roméo n’est plus qu’un petit point au loin et c’est le cœur serré que Lucille descend les escaliers.

Toute la matinée, elle s’inquiète et imagine les choses terribles qui pourraient lui arriver. Elle se sent comme une maman qui a laissé son bébé. Ouf ! La cloche sonne, c’est l’heure de rentrer. L’avantage en Italie, c’est qu’il n’y a école que le matin, comme ça l’après-midi on est libre. Lucille a hâte de rentrer. Son cœur bat la chamade. Elle descend du bus, arrive devant l’immeuble, monte les escaliers, ouvre la porte et là, devinez qui l’attend tranquillement assis ? Roméo ! O joie ! O bonheur ! Lucille jubile. Il l’a choisie elle, comme amie pour partager sa vie. Désormais, elle aura toujours confiance en lui. Et Roméo a bien compris que Lucille serait toujours là pour lui, qu’elle l’a adopté.

Depuis ce jour, Roméo et Lucille ne se sont plus jamais quittés. Ils sont retournés vivre en France et cela fait maintenant dix ans qu’ils partagent du bonheur et des câlins.

1•Pâtes
2•Roquette, aubergines, tomates, courgettes, choux
3•Fromage à pâte molle italien
4•Pâtes à la sauce tomate

Cécile Bonato – Texte / Text
Histoire écrite en français / Story written in French