Promenade à Sfax

4 mai 2012

J’ai bu ce soir, ma dernière réserve de single malt y est passée. Je suis le seul à blâmer pour ce coup de blues : j’ai fait preuve d’une légèreté inexcusable aujourd’hui, qu’est ce qui m’a pris de vouloir « faire un tour « … comme ça … « pour m’aérer « ? Est-ce Chet Baker qui me susurrait malicieusement « let’s get lost » …il doit pourtant savoir qu’on risque de perdre plus que son chemin à se promener dans une telle ville. Dans le meilleur des cas, chaque excursion condamne mon humeur de la journée : impossible de circuler sans croiser la violence sous toutes ses formes, de l’incivilité au lynchage. On ne traîne pas à Sfax, cette ville ressemble à une zone industrielle à l’abandon qui se ruralise à vue d’œil, les milliers qui fuient la misère des campagnes pour augmenter celle des villes y errent, frustrés, mendient ou sont à l’affût de l’aubaine. Un parfum acide de frustration flotte sur cette ville où personne ne semble trouver ni la paix de l’esprit, ni sa place. Cette violence à peine contenue se croise et explose au moindre prétexte.
L’étau de la dictature a sauté et la révolution est en marche. Moi, je roule lentement au cœur de cette transition démocratique et de ces visages fermés, durs. Témoin incrédule et de plus en plus insensible de scènes brutales, si brutales qu’elles deviennent irréelles et m’emportent dans un ralenti de film. Je roule près des remparts de la Médina et me demande si cet automobiliste a bien défoncé à coups de poing toutes les vitres puis le visage du conducteur qui avait éraflé son pare-chocs au passage à niveau. Vous savez… ce passage à niveau où tout le monde prend le sens interdit, où le policier organise aimablement l’infraction collective, incontestablement la police fait des gros efforts pour restaurer son image. Chet Baker vient d’avaler sa trompette, le lecteur ejecte le CD sans me consulter et le film urbain devient muet et angoissant. Je réalise que cette ville se projette au noir et blanc…aucune couleur sur les murs ou les vêtements …et comme le ciel est bas, ça n’arrange pas les choses… « Ascenseur pour l’échafaud » de Miles apparaît sur le haut de la pile dans la boîte à gants et s’impose naturellement. J’accélère et passe devant une bande de chômeur diplômes occupés à lyncher méthodiquement un jeune (diplômé ?) en plein centre ville, justice de rue au quartier de la Poudrière, il doit s’agir de cette soif de justice post dictatoriale… Je m’éloigne vers le Nord, Miles approuve et improvise superbement et là, si je ne me trompe pas, ce doit être des gars du quartier de l’aéroport qui protestent démocratiquement contre une nouvelle injustice sociale: ils brûlent les voitures qui font l’erreur de passer devant chez eux. Les odeurs de brûlé dominent, ordures brûlées, pneus brûlés et voitures parfois ! Ooooops !!! je prends rapidement la ceinture Bourguiba, un périphérique intérieur défoncé et impraticable prévu pour évacuer les eaux de pluies mais qui accumule aujourd’hui les immondices dans son canal central. Les voitures à contresens sont si nombreuses qu’on se demande si on est vraiment dans le bon sens…on a de sérieux doutes : leçon de relativité orientale ? Allez, Ne soyons pas psychorigide… « tant que ça passe » comme dirait ce conducteur de 4×4 un peu pressé qui repart après avoir écrasé une jeune femme dans sa voiture suite une marche arrière malencontreuse. Je vérifie dans le rétroviseur, c’est bien ça…les deux roues arrières sont montées sur le capot et le pare brise a explosé. mais hamdullah (remercions Allah) : la femme est sortie indemne de sa 206, toute la population de la station service lance les bras au ciel et le remercie de ce nouveau miracle en improvisant une prière collective entre les pompes. Allah est grand et ce chaos en est la preuve : s’il n’existait pas, ce serait pire, c’est sûr.
Je roule encore et découvre d’autres violences. Les rares flics aperçus semblent tous avoir adopté la même stratégie, ils roulent portières bloquées et vitres fumées fermées sans jamais s’arrêter. Exclusivement occupés à roder les véhicules de patrouille rutilants offerts par la Communauté Européenne pour attraper les Harragas avant qu’il ne soient sur la felouque. On les repèrent facilement mais vous n’avez rien à craindre, ils traversent lentement ce décor gris et triste de journaux et de sacs plastiques qui flottent sur des rues encombrées de détritus et évitent d’intervenir sur le cours de la transition démocratique, sur quoi que ce soit d’ailleurs.
Cette petite promenade confirme mon intuition du départ : Chet Baker n’est jamais venu à Sfax. Le chaos de cette ville se nourrit de passants insouciants : il ne faut pas traîner, il ne faut pas se perdre. Coup de chance !!! En farfouillant dans la portière, je tombe sur « Hit the road Jack ». Le message est clair ! Que voulez vous, on devient superstitieux à vivre dans ces trous. Vous n’allez pas me croire mais dès les premières notes le soleil fait une percée radieuse, me réchauffe le corps et mon cœur s’emplie de joie. Hit the road Jack ! La promenade est finie, il faut rentrer et laisser la rue à ces groupes d’hommes barbus qui, main dans la main, marchent heureux tels de nouveaux rois vers leurs temples impatients et menacent les dernières salopes qui résistent au voile. Cette ville est en transition vers la démocratie, comme tout le pays. Transit violent comme une infection intestinale, un homme intoxiqué par ses frustrations et pris de spasmes violents, un homme malade sur les trottoirs défoncés et sales qui vomit toutes ses peurs et ses haines accumulées en plus de 50 ans de dictature. Il vomit et se chie dessus. Dans sa douleur aveugle il agite les bras et agresse ceux qui sont à sa portée…Inchallah labes, tout ira bien si Allah est d’accord…
Sic transit mundus… Il faut rentrer, c’est tout.
Santé !

Jack Kouak – Tunisie / Tunisia – Texte / Text
Histoire écrite en français / Story written in French