Dans son abécédaire, Gilles Deleuze dit à cette caméra posthume, lui qui avait refusé toute sa vie d’être filmé :

Je crois aux rencontres, et les rencontres, ça ne se fait pas avec des gens mais avec des choses. On n’en a rien à foutre des gens.

Hier soir le Barça et le Real Madrid s’affrontaient une fois de plus, j’étais à mon bureau et Tanger s’est rempli de klaxons et de cris de liesse. Des bandes d’hommes hurlaient des réflexions, les voitures ne voulaient plus rentrer. C’était le Classico, et les mâles du Maroc avaient envie de faire du bruit, de jouir un peu des décibels.

J’ai rencontré hier soir, comme dirait Deleuze, ce bruit de colère que le foot évacue à chaque match. Ce n’était pas une chose mais une musique de vie et de plaisir qui racontait aussi les silences et les attentes frustrées. Je le reliais par analogie à la conduite pressée des petits taxis Fiat turquoise, qui grattent le bitume pour ramasser de quoi faire vivre, des auto-tamponneuses qui s’évitent pour encore combien de temps, se dit-on, qui se frôlent nerveuses et s’attirent et se tassent et inventent des files imaginaires, piégées par la piste, envieuses des grands taxis blancs Mercedes qui eux s’occupent des longs trajets, deux à l’avant quatre à l’arrière, plus le chauffeur, et en route pour Tétouan, pour Taza, Melilla. Deleuze est un vieux con provocateur : les rencontres ça se fait évidemment dans le bruit des taxis et la musique des gens. Ses tableaux et ses films préférés, ce qu’il appelle ses vraies rencontres, ne sont que le prolongement de ses charentaises. Le pauvre bougre a été malade toute sa vie, il ne pouvait pas sortir, il n’a fait que penser. Ce n’est pas de notre faute à nous.

Ecrire c’est propre, parler c’est sale, c’est faire du charme, dit-il à la même lettre, C pour Culture (ou bien autre chose).

Mais faire du charme, ce n’est pas sale, c’est plutôt beau je trouve, un décolleté, une trace de khôl au bord des yeux, comme crier de plaisir quand ton équipe a gagné n’est pas sale, comme raconter des histoires par plaisir n’est pas sale. Parler est la musique de l’homme. L’instrument primitif qui pense avant la Pensée.

Je réécoute au casque les filles et garçons de la classe de Nora (écouter hier l’histoire de Réda). Au-delà de l’intérêt de chaque histoire, il y a ces jeunes voix timides, hésitantes, riantes :

C’est une histoire que ma grand-mère me raconte depuis longtemps. Quand ils ont appliqué les règles de la circulation sur les passages piétons, son voisin a expliqué à sa mère qu’il fallait bien traverser sur les plaques blanches. Il lui a bien fait la leçon : on ne traverse pas n’importe où, mais bien sur les plaques blanches. Le lendemain, elle est sortie faire les courses. Quand elle est arrivée tout au bord du trottoir, face au passage piéton, elle a relevé sa djellaba, elle a fixé ses pieds sur les plaques blanches et elle a traversé comme ça, en tenant la djellaba, comme si le bitume était de l’eau et qu’elle marchait sur des cailloux.