Barcelone, vendredi 9 décembre

Je trouve finalement, tout bien réfléchi, et pour filer le sujet d’hier, que l’odeur de pisse humaine, à certains coins de rue, dans certains pots de fleur bordant certaines terrasses de restos à poisson, m’est moins désagréable que l’odeur de pisse de chat, madeleine âcre d’un séjour chez une vieille qui me louait pour pas cher.
Le soir nous nous retrouvons à manger au Can Maño, une cantine à tapas rue Baluard, dans la Barceloneta, avec Edouard et des amis à lui.

Son de la commande et du resto

A la fin du repas, Xabi me dit : J’ai peut-être une histoire pour toi, mais je ne sais pas si elle va te convenir… C’est une histoire incroyable, que l’on raconte souvent avec Lucia…

Son de l’histoire du Panda (en espagnol)

Ensuite nous allons boire un verre dans un bistrot du quartier, Talking heads et Supertramp pour le style de fond.
Avec Nena nous allons au Can Maño depuis des années, me dit Edouard. Ce soir ils n’étaient pas très en forme. Peut-être crevés, ou peut-être qu’ils en ont marre des touristes comme nous.
Je lui dis que depuis sept ans que tu y vas, ça va, tu n’es plus un touriste.
Bien sûr que si, me répond Edouard. Et ça ne changera jamais. Dans le village d’où je viens, près de Bordeaux, il y a une famille qui s’est installée il y a quarante ans. Les gens du coin les appellent les touristes. Ils ont vendu cet été et les choses ont repris leur cours comme s’ils n’avaient jamais existé.
Je me demande ce que signifie ce terme de touriste, pour Edouard, pour moi, pour ces villageois. Peut-être simplement une présence non désirée : la consommation d’un espace, l’appropriation d’un lieu qui ne nous appartient pas.
Elle est parfaite cette cantine, continue-t-il. Tout est encore dans son jus. Ils ont remis un coup de peinture cet été, mais ils ont gardé les néons. Le midi ils font passer les gars du quartier, les ouvriers, avant tous les touristes. Ils n’en ont rien à foutre, ils ne veulent rien changer.
La société de classe n’est certainement plus ce qu’elle était. Nous avons comblé le vide par notre mauvaise conscience. Elle s’épanouit dans notre nostalgie de l’authentique, tu sais les vrais endroits.
Les touristes, pense-t-on, sont ces gens qui salissent le monde et nous exproprient de nos villes pour leur distraction. Qui ont le droit de cuissage sur nos filles et aucun autre devoir que de payer l’addition. Admettons. Mais à moins de rester sa vie entière au village, on est toujours le touriste de quelqu’un, l’envahisseur de l’autre, le consommateur de quartiers comme la Barceloneta qui nous sont à jamais étrangers… d’où la mauvaise conscience.
En fait, tout bien réfléchi Edouard, tu te trompes, j’aurais voulu lui dire, ici tu es chez toi autant que les vieux marins qui pissent dans les plantes vertes. Tu n’es plus un touriste. Tu fais partie des murs. Nous sommes tous frères, et l’Internationale vaincra.
Mais n’étant arrivé à Barcelone que depuis quelques jours, j’ai préféré me taire.