Barcelone, mardi 6 décembre

Je te donnerai (Tibidabo) toutes ces choses (la gloire et la puissance), si tu te prosternes et m’adores, proposait le diable au Christ (Mathieu et Luc en parlent). Et de fait, quand on arrive au sommet de la colline de Tibidabo, après avoir évité à la fois les différentes vitesses de sportifs du dimanche, du vieux aux chiens isolés au groupe vététistes en pleine descente de vitamine, on tombe nez à nez avec un parc d’attraction qui tel un serpent démoniaque encercle et terrorise l’église du coin, El templo expiatorio de Espana.
Des machines grincent, des coups de cornent, des cris d’enfantent, des crécelles s’agitent. Sur le parvis de la crypte, un instrument de ferraille bleu désuet fait monter et descendre quelques poignées de païens bras tendus doigts pointés en direction de tel ou tel quartier de Barcelone qu’ils ont déjà foulé voire habité.
Pour ceux qui veulent vomir en contemplant la vue, deux petits trains, l’un sur rail, l’autre en bûches familiales sur toboggans d’eau, circuitent et virent au pied d’un Christ rédempteur magnanime, bras ouverts façon Rio, vaguement amusé de tout ce vacarme.

En contrebas de l’ermitage de la fin du XIXe, date de l’installation des premières pierres de la tentation sur la colline (513 mètres pour les éventuels touristes qui liraient cette chronique), l’hôtel Florida cinq étoiles. Près du culte, un petit phare en brique, plus loin une antenne de télé et paraboles.
Couvert de sueur après mon footing purgatoire, j’entre dans la crypte me reposer un peu, et voir ce que le culte a à offrir. Adoracion perpetua, dit une des pubs en mosaïque au mur. Une main près du confessionnal désigne un bouton électrique carré, sous-titré Sagrament de la reconcilacio. J’appuie pour voir, comme un gamin à la foire ou au manège : le malin a peut-être quelque chose à me vendre. Il ne faut pas appuyer : ça fait venir un curé.
Je me réfugie dans le Lugar de oracion silencio. Tout a l’air bien tranquille. A droite de l’autel, la vierge noire de Montserrat (sa réplique), le petit Jésus couronné sur les genoux, habillée d’or, un globe brillant genre anti-stress dans la main droite. A côté, Saint Joseph, assez gaypride avec sa tunique de soie ornée rose et bleue, montrant son fils comme si c’était un sésame de backroom. A gauche de l’autel, la vierge pareil que Joseph, mais en moins gay, et enfin Saint Antoine, Pa dels Pobres, en soutane marron avec un énorme Christ en pendentif.
Dehors, frôlant la nef, un monoplace rouge à hélice de 1928, bondé de touristes en shorts, tourne lentement sur son axe. Nous sommes le jour anniversaire de la Constitution espagnole de 1978, proclamée trois ans après la mort de Franco. Les trente-trois ans, l’âge du Christ, de la démocratie en Espagne, après tant d’années de dictature. A l’époque, me confie-t-on dans la soirée, les Barcelonais devaient aller au cinéma à Perpignan pour voir des films non censurés… Dernier Tango à Paris…