Barcelone, lundi 5 décembre 2011

A Châtelet l’écran attendait d’afficher si le prochain RER voulait bien se rendre à Roissy et j’étais charrette pour m’envoler collecter des histoires vraies à Barcelone. Finalement le troisième avait les bonnes consignes. L’Américain à la valise à roulette noire, lui destiné à Istanbul, et qui me disait avec l’accent c’est incroyable tout de même depuis vingt minutes, s’est relâché. Un jeune en santiags veste militaire british flag dans le dos, coiffé rockabilly, qui piétinait autour de l’Américain, s’indigna : putain, encore un qui va pas à La Plaine des jeux ! C’est n’importe quoi, pourtant y’a pleins de bureaux là-bas !
Le plus frappant en RER est qu’on ne peut pas s’imaginer s’il fait beau dehors. Quand la rame s’extirpa enfin de sous Paris, le soleil brillait sur les façades mouillées de la nuit, la banlieue était belle et luisante.

Après la pesée d’enregistrement, j’ai dû céder pour rien une bouteille de champagne à une jeune asiatique, aussi un peu rebeu je pense, en tailleur chemise fuchsia, qui me faisait remarquer avant la fouille que pas de liquides dans les sacs ? J’ai dit juste une bouteille de champ. Elle a dit : moins de 100 ml ? Là il fallait sourire. Elle faisait ses courses de Noël.
Ils nous ont regroupés avant l’envol dans une petite salle miteuse, en bas d’un escalier, la B19, réservée aux low cost, où on aurait pu s’asseoir les uns sur les autres si on se connaissait mieux, mais tout le monde était debout ou presque.
Pour s’illustrer quand on voyage sur easyJet, à part s’habiller en orange pisseux hollandais, on peut aussi acheter l’option pour vrais privilégiés, un ticket Speedy Boarding, qui donne l’honneur de monter le premier dans le bus qui te conduit au pied de l’avion, puis d’attendre que tout le monde te rejoigne dans le bus, puis quand le bus se gare devant l’avion, de descendre le premier du bus et de monter le premier dans l’avion.
Ils n’étaient que deux Parisiens à avoir pris l’option Speedy Boarding. Sacoches en cuir Adidas, doudounes vintage moulantes, cheveux ras sous un casque audio Bose, jeans pas complètement baggy mais qui tombent quand même, et troués juste assez, ceintures griffées, tee-shirts en V.
On était comme au spectacle avec le reste de la troupe, on s’écartait gentiment pour qu’ils nous doublent, d’un bon pas d’ailleurs, on était au courant, un black particulièrement bien habillé les avait appelés au micro.
L’autre population à se distinguer, par ordre de priorité, était les passagers classés Zone Assistance, c’est-à-dire tous les handicaps confondus, mais surtout des familles avec des enfants qui se traînent. Après nos deux Speedy Boarders, on sentait une vraie volonté de la compagnie de compenser.
En montant enfin dans l’easyJet privé pour pauvres, je les ai vus tous les deux assis au premier rang, bien à côté de la porte, prêts à descendre. Difficile aujourd’hui de faire la différence entre un chanteur et un trader. Ils souriaient à la galerie, en échangeant des propos bien sentis, des trucs cools qu’on se dit comme ça entre deux avions quand on est un peu pressé : c’est Francesca qui va être contente de sa nouvelle montre en prothèse de daim… Je remplacerais bien tous les carreaux de la véranda du salon par des iPad, franchement la vue est nulle, et toute façon y a rien à voir outside, croyais-je lire sur leurs lèvres.
Le voyage n’aura été qu’un long torticolis à regarder la merveilleuse vue du ciel par le hublot : les hommes ont l’art de laisser leur trace sur la moindre butte. Je me disais aussi en me massant de temps en temps le cou : vivement qu’ils inventent le hublot face au siège. Peut-être que ça existe déjà, en première classe, sur d’autres compagnies. Ou des hublots entre les jambes, avec vue plongeante.

A la descente, la mer très légèrement ventée avait d’abord la même texture que les feuilles d’algues vertes pour rouler les makis, puis quelques centaines de mètres plus près, elle se changeait en un vaste et vieux lino gondolé. Les rares bateaux faisaient prises électriques.
De l’aéroport, une navette direction Plaza Catalunya a traversé le périphérique, barré ici et là de posters publicitaires, dont un bon tiers faisait la réclame d’un concept de période de crise : DISPONIBLE, avec un numéro online pour des conseils, des petits trucs, pour certainement se rendre plus disponible dans la vie de tous les jours.
Robert Musil, dans ses Œuvres pré-posthumes et plus précisément dans un texte intitulé « Les Monuments », explique que l’usure de l’ordinaire, du banal, a fait disparaître les monuments de nos villes. On tourne autour, mais l’œil est comme imperméabilisé, écrit-il, et les frôle sans les voir, à l’inverse de la publicité qui pour lui est déjà une réalité totalitaire, qui se renouvelant en permanence, occupe tout l’espace.
Cette entrée de ville, en plus des habituelles voitures, bières et compagnies d’assurance, me disait sans le vouloir : un panneau publicitaire sans publicité est un espace DISPONIBLE. L’absence de pub est bonne pour toi : regarde comme elle te dispose à libérer ton esprit de la cible. Ce qui m’a rappelé aussi la fameuse phrase du patron de TF1 tellement citée sur le « temps de cerveau disponible », mais pour le coup le sens à l’approche du centre-ville en était comme inversé : des pubs en moins pour nous laisser plus disponibles.
Après cette première émotion libertaire, je me suis mis à la place du propriétaire du panneau. En réalité, il ne dit pas : profitez de votre temps de cerveau disponible, mais achetez mon espace. Ce panneau est DISPONIBLE, dit-il, mais attention, ce n’est pas une publicité normale, il ne s’adresse pas à toi le quidam. Nous sommes pour la plupart indisponibles à l’offre du panneau. Qui peut se payer une publicité 4 par 3 ?… Cela dit, il y a peut-être plus de publicitaires que je ne le pense.

Barcelone ouvre cet Entresort sur cette brèche de sens, cet espace vide laissé en friche par le marché. Voilà un des défis de ce Journal que je tiendrai jusqu’en janvier 2013 : écouter, observer les failles entre ou en deça du réel, entre les sorts de tous ceux qui voudront bien se raconter. C’est à travers les histoires vraies que nous allons mettre en commun en 2012, dans un foisonnement, le hasard de la quantité, que tous (artistes, écrivains, réals, journalistes, metteurs en scène, etc.) nous pourrons en 2013 nous servir, aller piocher dans cette matière première pour inventer des passerelles de rues en rues.